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Le voyage du coracle de Mael Duin

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Stokes (éd.), Revue Celtique 9–10 — texte irlandais tiré du Livre de la Vache Brune (LU) et du Livre Jaune de Lecan (YBL), traduit en anglais britannique moderne. Le voyage dura trois ans et sept mois.

1 Il y avait un homme fameux des Eoganacht de Ninuss (c’est-à-dire les Eoganacht des Arans) — Ailill Tranche-Bataille était son nom. C’était un vaillant soldat, le chef guerrier de sa tribu et de sa propre parenté. Une religieuse — une mère supérieure d’une église de religieuses — coucha avec lui, et ils eurent un beau fils entre eux deux : Mael Duin, fils d’Ailill.

2 Voici comment il advint qu’il fut conçu et que Mael Duin naquit. Une fois le roi des Eoganacht alla dans un autre territoire et une autre région, et Ailill Tranche-Bataille en sa compagnie. Ils descendirent et firent camp sur une montagne là. Près de cette montagne se dressait un couvent de religieuses. À minuit, quand tous au camp se furent endormis, Ailill alla à l’église. C’était l’heure où la religieuse venait frapper la cloche pour matines. Ailill saisit sa main, la renversa et coucha avec elle. La femme dit : « Malheureux est notre sort — c’est mon temps de conception. » « D’où est ta parenté, et quel est ton nom ? » demanda-t-elle. Le guerrier dit : « Ailill Tranche-Bataille est mon nom, des Eoganacht de Ninuss dans le nord de Munster. » Alors le roi rentra chez lui avec butin et otages, et Ailill avec lui.

3 Bientôt après qu’Ailill eut atteint son propre pays, des brigands de Leix le tuèrent, brûlant Dubchluain sur lui.

4 La femme enfanta un fils après neuf mois d’espace et le nomma Mael Duin. L’enfant fut ensuite porté secrètement à la femme du roi, son amie, et elle l’éleva — disant qu’elle était sa mère. Une nourrice alors l’éleva, lui et les trois fils du roi, dans un même berceau, sur un même sein, sur un même giron.

5 Belle était sa forme ; et peu, peut-être, en qui fut jamais une chair comme la sienne. Il devint un jeune homme apte aux faits d’armes, haut en esprit, en orgueil et en enjouement. Ses jeux surpassaient tous les autres — le lancer de la balle, la course et le saut, le jet de la pierre et l’équitation. Il avait la victoire en chacun d’eux.

6 Un jour un autre jeune guerrier se querella avec lui, avec insolence et colère : « Toi », dit-il, « qui ne connais ni ton clan ni ta parenté, dont la mère et le père sont inconnus — tu nous défais en tout jeu sur terre, sur l’eau ou sur l’échiquier ! » Mael Duin se tut, car il avait cru jusque-là qu’il était le fils du roi et de la reine, ses nourriciers. Alors il dit à sa nourrice : « Je ne mangerai ni ne boirai jusqu’à ce que tu me dises qui sont ma mère et mon père. » « Pourquoi te soucies-tu de cela ? » dit-elle. « Ne prends garde aux paroles des jeunes fanfarons. Je suis ta mère ; et l’amour que les hommes des terres me portent pour un fils n’est pas plus grand que ton amour pour moi. » « Cela se peut », dit-il, « mais je voudrais connaître mes propres parents. »

7 Sa nourrice alla alors avec lui et le mit dans la main de sa mère, et la supplia de lui dire son père. « Arrière », dit-elle, « de ce que tu demandes ; car quand tu connaîtrais ton père, tu n’en as aucun profit — et tu ne t’en réjouirais pas, car il y a longtemps qu’il fut tué. » « Il vaut mieux pour moi de savoir », dit-il, « quelle qu’en soit la manière. » Alors sa mère lui dit la vérité : « Ailill Tranche-Bataille des Eoganacht de Ninuss était ton père. »

8 Il alla alors dans sa patrie et chez son propre peuple, et ses frères de lait avec lui — eux aussi étant alors guerriers. Sa parenté se réjouit de lui et fit grand merveille de lui.

9 Quelque temps après, un nombre de jeunes gens lançaient des pierres dans le cimetière de Dubchluain ; et comme Mael Duin planta son pied sur le site calciné de l’église, la pierre qu’il jeta alla plus loin. Alors un certain homme envieux de la maisonnée de l’église, Briccne de nom, dit à Mael Duin : « Il vaudrait mieux », dit-il, « lancer sur les os nus brûlés de celui qui fut brûlé ici — car c’est sur ses os que tu jettes. » « Qui est-ce ? » dit Mael Duin. « Ailill », dit-il, « ton père. » « Qui l’a tué ? » dit Mael Duin. « Des brigands de Leix l’ont tué ici », dit Briccne, « en ce lieu. » Alors il jeta la pierre loin de lui, tira son manteau autour de lui, et rentra chez lui attristé.

10 Il demanda le chemin de Leix, et des hommes habiles lui dirent qu’on n’y pouvait parvenir que par mer. Il alla donc à Corcomroe pour demander conseil et direction à un druide qui y vivait — Nuca était le nom du druide, et de lui Boirend Nucca est nommé. Nuca lui dit comment bâtir un coracle, et de quelle peau il devait être fait, et lui enjoignit de ne prendre que son propre nombre — dix-sept hommes ou soixante selon une autre compagnie — et lui dit le jour où il devait partir, et qu’il ne devait prendre nul homme, de plus ni de moins, que le nombre nommé.

11 Il bâtit donc un coracle de trois peaux, et ceux-là étaient prêts qui devaient aller avec lui — dix-sept hommes, dont deux étaient German et Diuran le Bègue.

12 Ils mirent à la mer le jour que le druide avait désigné. Quand ils furent à peine éloignés de la terre, après avoir hissé la voile, entrèrent dans le port ses trois frères de lait — les trois fils de son père nourricier et de sa mère nourricière — et lui crièrent de revenir pour les prendre avec lui. « Rentrez chez vous », dit Mael Duin, « car quand nous devrions retourner, nul n’ira avec moi sauf le nombre que j’ai ici. » « Nous irons dans la mer après toi et y serons noyés, à moins que tu ne reviennes à nous. » Ils se jetèrent dans la mer et nagèrent loin de la terre ; et quand Mael Duin vit cela, il retourna de peur qu’ils ne se noyassent, et les prit dans son coracle.

13 Ils furent ainsi jusqu’à ce qu’ils dérivassent hors de la portée des rames ; et cette nuit-là jusqu’à minuit ils rencontrèrent deux petites îles nues avec deux forteresses sur elles. Alors ils entendirent des forts le cri et le tumulte de l’ivresse, de la rixe et de la bombance ; et voici ce qu’un homme dit à l’autre : « Écarte-toi », dit-il, « car je suis un meilleur guerrier que toi : c’est moi qui ai tué Ailill Tranche-Bataille et brûlé Dubchluain sur lui — et nul mal ne m’a encore été fait par sa parenté, quoique tu n’osasses en faire autant. »

14 « Une victoire à notre portée ! » dirent German et Diuran. « Dieu nous a menés droit et a guidé notre proue devant nous. Allons et tuons ces deux forts, puisque Dieu nous a montré nos ennemis. »

15 Tandis qu’ils disaient ces paroles, un grand vent les emporta sur l’océan jusqu’au matin, et après le matin ils ne virent ni terre ni sol, et ne surent où ils allaient. Alors Mael Duin dit : « Laissez le bateau tranquille sans ramer, et où qu’il plaise à Dieu de le porter, il nous portera. » Ils allèrent alors sur le grand océan sans bornes, et Mael Duin dit à ses frères de lait : « C’est vous qui nous avez attiré cela — vous vous êtes jetés dans le coracle après nous, contre la parole du voyant et du druide. Il nous a dit que nous ne devions pas prendre à bord le nombre que nous étions par-dessus vous. » Ils n’eurent de réponse que de se taire un moment.

16 Trois jours et trois nuits ils eurent, et ne trouvèrent ni terre ni sol. Au matin du troisième jour ils entendirent un son du nord-est. « C’est la voix d’une vague sur le rivage », dit German. Comme le jour leur venait, ils firent vers la terre ; et comme ils tiraient au sort qui devrait aller à terre, une grande troupe de fourmis, chacune de la taille d’un poulain, descendit vers eux sur la grève et dans la mer. Ce qu’elles voulaient, c’était les manger, eux et leur coracle ; ils s’enfuirent donc, et eurent trois jours et trois nuits sans voir ni terre ni sol.

17 Au matin du troisième jour ils entendirent le bruit d’une vague sur une plage, et à la lumière du jour virent une haute et grande île, avec des terrasses tout autour. Chacune des terrasses était plus basse que la suivante, et des arbres s’y dressaient drus, et de grands oiseaux sur les arbres. Ils tinrent conseil de qui devrait aller épier l’île et voir si les oiseaux étaient féroces. « J’irai », dit Mael Duin. Il alla et fouilla l’île, n’y trouva aucun mal, mangea à sa faim des oiseaux, et ils en apportèrent quelques-uns dans le coracle avec eux.

18 Trois jours et trois nuits ils eurent sur la mer après cela. Au matin du quatrième jour ils virent une autre grande île. Son sol était sablonneux ; et comme ils approchaient de sa grève ils y virent une bête comme un cheval — avec des pattes griffues et de courtes serres rudes — qui fit grande joie à leur vue, piaffant et caracolant devant eux, car elle brûlait de les manger, eux et leur coracle. « Elle ne se réjouit pas de notre venue », dit Mael Duin ; « éloignons-nous de l’île. » Ils firent ainsi ; et quand la bête les vit fuir, elle descendit à la grève et se mit à creuser la plage de ses serres aiguës, les bombardant de pierres — et ils n’espéraient pas lui échapper.

19 Après cela ils allèrent loin, et de loin virent une autre grande île. Alors German tira le mauvais sort d’aller l’épier. « Nous irons tous deux », dit Diuran, « car jamais plus dans une île le sort ne tombera sur moi seul. » Les deux entrèrent donc dans l’île. Grande était sa taille et son étendue ; et ils y trouvèrent de longues et larges prairies et de merveilleuses traces de sabots de chevaux — chaque trace de la taille de la voile d’un navire, et au-dedans ils virent de grandes coques de noix comme des barils, et de grands restes pillés de la proie de nombreux hommes. Ils redoutèrent ce qu’ils virent, et appelèrent leur compagnie à eux pour regarder ce qu’ils avaient trouvé — lesquels furent pareillement effrayés à la vue ; et ils allèrent tous vivement et en hâte dans leur coracle.

20 Quand ils furent un peu éloignés de la terre ils virent un grand rassemblement sur la mer à l’île, qui courut jusqu’à la prairie de l’île ; et plus mince était la jambe de chaque cheval, et grand était leur vacarme, leur bruit et leur clameur. Et Mael Duin entendit les coups des cravaches à l’assemblée, et entendit ce que chacun disait — « Amenez le cheval gris ! » « Menez le gris-fer brun ! » « Amenez le blanc destrier ! » « Mon cheval est plus rapide ! » « Le saut de mon cheval est meilleur ! » Quand ils entendirent ces paroles ils s’enfuirent de toute leur force, car ils étaient certains que c’était une assemblée de démons qu’ils avaient vue.

21 Une pleine semaine ils ramèrent alors dans la faim et la soif, jusqu’à ce qu’ils trouvassent une grande et haute île avec une grande maison sur la grève de la mer. Elle avait deux portes — l’une sur la plaine de l’île, l’autre sur la mer — avec un battant de pierre à la porte de la mer par lequel les vagues de la mer jetaient le saumon au milieu de la maison. Ils entrèrent dans cette maison et n’y trouvèrent personne. Alors ils virent un lit préparé pour le chef de la maison seul, et un lit pour chaque trois de sa compagnie, et de la nourriture pour chaque trois devant chaque lit, et un vase de verre de bonne liqueur devant chaque lit, et une mesure d’argent sur chaque vase. Alors ils mangèrent cette nourriture et burent cette liqueur, et rendirent grâces au Dieu tout-puissant qui les avait secourus de la faim.

22 Quand ils quittèrent cette île ils ramèrent un grand moment sans nourriture, affamés, jusqu’à ce qu’ils vinssent à une île autour de laquelle était une grande falaise de toutes parts, et un long et svelte bois y poussant. Comme ils la passaient, Mael Duin saisit une branche de ce bois dans sa main ; pendant trois jours et trois nuits la branche fut dans sa main, et le bateau sous voile cependant le long de la falaise ; et le troisième jour il trouva une grappe de trois pommes au bout de la branche. Chacune de ces pommes leur suffit pour quarante jours et quarante nuits.

23 Alors ils trouvèrent une autre île avec un mur de pierre autour d’elle. Comme ils approchaient, une grande bête s’éleva au-dedans et courut autour de l’île. Plus vite que le vent elle allait ; puis elle sauta dans la hauteur de l’île et y fit un retournement — sa tête en bas et ses pieds en haut — et ainsi elle allait : elle tournait dans sa peau, de sorte que la chair et les os tournaient tandis que la peau demeurait immobile ; ou bien une autre fois la peau tournait comme une roue de moulin tandis que les os et la chair demeuraient immobiles. Après qu’elle eut longtemps fait ainsi elle se leva de nouveau et courut autour de l’île comme auparavant. Puis elle retourna au même lieu, et la moitié de sa peau s’en allait tournoyant en bas immobile tandis que l’autre moitié tournoyait en haut comme une meule. Telle était sa manière chaque fois qu’elle tournait autour de l’île. Mael Duin et ses gens s’enfuirent de toute leur force ; la bête remarqua leur fuite, descendit à la grève pour les saisir, et lança des pierres après eux — dont l’une entra dans le coracle et perça le bouclier de Mael Duin jusqu’à la quille du bateau.

24 Peu après ils trouvèrent une autre haute île — une agréable avec de nombreuses grandes bêtes comme des chevaux dessus. Chaque bête prenait un morceau du flanc d’une autre et emportait la peau et la chair avec, jusqu’à ce que des ruisseaux de sang vermeil jaillissent de leurs flancs et que le sol en fût plein. Ils quittèrent cette île rapidement, soupirant, attristés, affligés, las — et ne savaient où au monde ils devaient aller, ni où ils trouveraient secours, terre ou sol.

25 Alors ils vinrent à une autre grande île, après une grande lassitude de faim et de soif — tristes et se lamentant après leur long manque de secours. De nombreux arbres se dressaient sur cette île, chargés de fruits : de grandes pommes dorées. De petits animaux rouges comme des porcs étaient sous ces arbres ; et les animaux allaient aux arbres et les secouaient, de sorte que les pommes tombaient et qu’ils les mangeaient. Du matin au coucher du soleil ils faisaient ainsi ; mais du coucher du soleil au matin ils ne venaient pas, demeurant dans leurs tanières sous terre. De nombreux oiseaux nageaient autour de cette île sur les vagues du dehors ; du matin à midi, de plus en plus loin ils nageaient de l’île, et de midi à vêpres, de plus en plus près ils venaient de l’île, jusqu’à ce qu’au coucher du soleil ils y entrassent.

26 Alors ils ramassèrent les pommes et les mangèrent. « Allons », dit Mael Duin, « dans l’île où sont les oiseaux — ils ne sont pas pires pour nous que les bêtes. » L’un des hommes alla épier l’île et appela ses compagnons à terre vers lui. Le sol était chaud sous leurs pieds, de sorte qu’ils ne pouvaient demeurer pour la chaleur — car c’était une terre de feu, et les bêtes descendaient sous la terre le soir. Ils apportèrent quelques-unes des pommes avec eux en s’en allant, les mangeant dans le coracle. Quand l’aube vint les oiseaux quittèrent l’île et nagèrent dans la mer. Alors les bêtes de feu levèrent leurs têtes de leurs tanières et mangèrent les pommes jusqu’au coucher du soleil, et quand elles retournèrent dans leurs tanières les oiseaux vinrent ensuite pour manger les pommes. Alors Mael Duin et sa compagnie vinrent et ramassèrent toutes les pommes qu’ils purent cette nuit-là — les pommes repoussèrent leur faim et leur soir ensemble. Ils remplirent leur coracle du fruit du mieux qu’ils purent, et allèrent de nouveau sur la mer.

27 Quand les pommes furent presque épuisées, leur faim et leur soif grandes, leurs bouches et leurs narines pleines de la puanteur de la mer, ils virent une île pas grande, avec une forteresse dessus, et autour d’elle un haut mur blanc comme bâti de chaux brûlée, ou comme s’il était tout un roc de craie. Le rempart de la forteresse était grand et haut au-dessus de la mer, quoiqu’il n’atteignît pas les nuages ; ses maisons étaient blanches comme neige et grandes autour du mur. Ils entrèrent dans la maison — la plus grande d’entre elles — et n’y virent personne sinon un petit chat jouant sur les quatre piliers de pierre au milieu, sautant de chaque pilier au suivant. Il regarda les hommes en bas mais n’arrêta pas son jeu pour eux. Alors ils virent trois rangées de choses sur le mur de la maison tout autour, d’un poteau de porte à l’autre : une rangée de broches d’or et d’argent avec leurs épingles dans le mur, une autre rangée de torques d’or et d’argent, chacune comme le cerceau d’une cuve, et la troisième rangée de grandes épées aux poignées d’or et d’argent. Les lits étaient pleins de couettes blanches et de vêtements éclatants ; il y avait un bœuf rôti et une flèche de lard sur le sol, et de grands vases de bon breuvage.

28 « Est-ce pour nous que ceci est préparé ? » dit Mael Duin au chat. Il le regarda et continua de jouer. Mael Duin comprit que le repas était dressé pour eux ; ils mangèrent, burent et dormirent, et versèrent le reste de la liqueur dans les pichets et empaquetèrent ce qui restait de la nourriture. Quand ils se levèrent pour partir, le troisième frère de lait de Mael Duin dit : « Prendrai-je l’un de ces torques avec moi ? » « Non », dit Mael Duin ; « il n’y a personne pour garder la maison. » L’homme prit le torque et le porta jusqu’au centre de la cour — mais le chat sauta après lui à travers lui comme une flèche de feu, le brûla en cendres, et retourna à son pilier. Alors Mael Duin apaisa le chat par ses paroles, remit le torque à sa place, nettoya les cendres du milieu de la cour, et les jeta dans la mer.

29 Alors ils allèrent dans leur coracle louant et magnifiant le Seigneur.

30 De bonne heure le troisième matin après, ils virent une autre île, divisée en deux par un mur d’airain à travers son milieu. Ils y virent deux grands troupeaux de brebis — un troupeau noir de ce côté du mur et un troupeau blanc de l’autre côté. Et ils virent un grand homme gardant les brebis : quand il jetait une brebis blanche par-dessus le mur du côté des brebis noires elle devenait noire aussitôt, et quand il jetait une brebis noire en retour du côté blanc elle devenait blanche aussitôt. Ils eurent peur à cette vue. « Il nous sera bien », dit Mael Duin, « si nous jetons deux verges dans l’île. Si elles changent de couleur, nous aussi si nous débarquons. » Ils jetèrent donc une verge à l’écorce noire du côté des brebis blanches, et elle blanchit aussitôt ; et ils jetèrent une verge à l’écorce blanche du côté noir, et elle devint noire aussitôt. « Cette preuve nous sert », dit Mael Duin ; « n’allons pas dans l’île — il se peut que nous ne valions pas mieux que les verges. » Ils s’éloignèrent donc de l’île dans la crainte.

31 Le troisième jour après, ils virent une autre grande et large île avec un troupeau de beaux porcs dessus. Ils tuèrent un petit porcelet, mais ne purent le porter tant il était lourd ; ils le firent bouillir et l’apportèrent avec eux dans le coracle.

32 Alors ils virent une grande montagne sur l’île, et résolurent d’aller la regarder. Diuran et German montèrent sur la montagne et trouvèrent devant eux une rivière large et peu profonde. German trempa le fût de sa lance dans la rivière — il fut consumé aussitôt, comme si le feu l’eût brûlé — et ils n’osèrent aller plus loin. De l’autre côté de la rivière ils virent de grands bœufs mats couchés, et un homme énorme assis auprès d’eux. German alla derrière un rocher pour bombarder les bœufs du bout de sa lance. « Pourquoi bombardes-tu les pauvres veaux ? » dit ce grand berger. « Où sont leurs mères ? » dit German. « Sur cette montagne-là de l’autre côté de l’eau », dit-il. Ils retournèrent à leurs compagnons et leur contèrent l’histoire.

33 Ils trouvèrent une île peu après, avec un grand moulin dessus, et un meunier énorme et basané auprès. Ils lui demandèrent : « Quel moulin est-ce ? » « Non », dit-il — « rien de ce que vous savez ne me demanderez-vous, rien ne reconnaîtrez-vous. » « Non », dirent-ils. « La moitié du grain de votre pays est moulue ici », dit-il ; « tout ce qui est pleuré en quelque pays est moulu dans ce moulin. » Sur ce ils virent les lourdes et innombrables charges sur chevaux et hommes allant au moulin, et en venant aussi : tout ce qui lui était donné était porté vers l’ouest. Ils demandèrent le nom du moulin. « Le moulin d’Inber Tre-cenand », dit le meunier. Alors ils se signèrent du signe de la croix du Christ à ce qu’ils avaient entendu et vu, et allèrent rapidement dans leur coracle.

34 Quand ils quittèrent cette île du moulin ils trouvèrent une grande île avec une grande multitude de gens — tous noirs de corps et de vêtement, des bandelettes autour de leurs têtes, gémissant sans cesse. Le sort tomba sur l’un des frères de lait de Mael Duin d’aller dans l’île. Quand il alla vers les gens pleurants, lui aussi se mit aussitôt à gémir avec eux. Deux hommes furent envoyés pour le chercher, mais ils ne le connurent pas parmi ses semblables — il pleurait comme les autres. Alors Mael Duin dit : « Que quatre d’entre vous aillent avec des armes et ramènent l’homme par force — et ne regardez ni la terre ni l’air, mais mettez vos vêtements autour de vos nez et de vos bouches, ne respirez pas l’air de la terre, et ne détournez pas vos yeux de vos propres hommes. » Ainsi fut fait. Les quatre allèrent et ramenèrent les deux hommes par force. Quand on leur demanda ce qu’ils avaient vu dans la terre, ils dirent : « Nous ne savons pas — mais ce que nous avons vu les autres faire, nous l’avons fait. »

35 Alors ils s’éloignèrent rapidement de l’île.

36 Ensuite ils virent une autre haute île avec quatre murs la divisant en quatre parts : un mur d’or, un autre d’argent, le troisième d’airain, le quatrième de cristal. Des rois étaient dans un quartier, des reines dans un autre, des guerriers dans un autre, des jeunes filles dans le quatrième. Une jeune fille vint à leur rencontre et les mena à terre et leur donna de la nourriture — comme du fromage elle leur sembla, et quelque saveur que chacun désirât, c’est celle qu’il y trouvait. Et elle leur distribua de la liqueur d’une petite cuve, de sorte qu’ils dormirent trois jours et trois nuits dans l’ivresse. La jeune fille les servit tout le temps. Quand ils s’éveillèrent le troisième jour, ils étaient dans leur coracle sur la mer — et jamais plus ils ne revirent cette île ni cette jeune fille.

37 Alors ils ramèrent au loin.

38 Ils vinrent à une autre île pas grande, avec une forteresse dessus. Une porte d’airain leur faisait face et des ferrures de bronze dessus, et une chaussée de verre à travers l’entrée ; et comme ils marchaient sur la chaussée ils retombaient en arrière. Alors ils virent une femme sortir de la forteresse avec un seau à la main. Elle souleva une dalle de verre de la partie basse de la chaussée, remplit son seau à la source sous la chaussée, et retourna dans le fort. « Une ménagère vient à la rencontre de Mael Duin ! » dit German. « Mael Duin en vérité ! » dit-elle, fermant la porte derrière elle. Alors ils frappèrent la porte de bronze et les ferrures de bronze dessus, et le son qu’ils firent était une douce et apaisante musique qui les plongea dans le sommeil jusqu’au matin.

39 Quand ils s’éveillèrent ils virent la même femme venir du fort, son seau à la main, et elle le remplit sous la même dalle. « La ménagère vient-elle pour Mael Duin ? » dit German. « Une merveille de puissance est Mael Duin », dit-elle, fermant le fort derrière elle. La même musique les berça jusqu’au matin.

40 Pendant trois jours et trois nuits il en fut ainsi. Le quatrième jour la femme vint vers eux : belle était celle qui venait. Un manteau blanc autour d’elle, un bandeau d’or dans ses cheveux, des cheveux dorés au-dessous ; deux sandales d’argent à ses pieds blancs-rosâtres, une broche d’argent aux clous d’or dans son manteau, et une fine chemise de soie contre sa peau blanche. « Bienvenue à toi, Mael Duin ! » dit-elle, nommant chaque homme par son propre nom. « Depuis longtemps votre venue ici est connue et attendue. » Alors elle les mena dans une grande maison près de la mer et tira leur coracle sur la terre. Ils virent devant eux dans la maison un lit pour Mael Duin seul et un lit pour chaque trois de sa compagnie. Elle leur apporta de la nourriture dans une corbeille comme du fromage ou de la présure nouvelle — une part pour chaque trois ; quelque saveur que chacun désirât il la trouvait. Elle servit Mael Duin à part ; puis elle remplit son seau sous la même dalle et leur distribua un breuvage pour chaque trois — et s’arrêta quand ils en eurent assez.

41 « Une femme convenable pour Mael Duin est cette femme ! » dit chaque homme de sa compagnie.

42 Alors elle s’en alla avec sa corbeille et son seau.

43 « Parlerons-nous à la jeune fille — voudra-t-elle coucher avec moi ? » demandèrent les gens de Mael Duin. « Quel profit pour vous si vous lui parlez ? » dit-il.

44 Elle vint le lendemain. Ils lui dirent : « Feras-tu amitié avec Mael Duin, et coucheras-tu avec lui, et pourquoi ne rester pas ici cette nuit ? » Elle dit qu’elle ne savait pas, et n’avait jamais su, ce qu’était le péché. Alors elle alla à sa maison, et vint le lendemain à la même heure avec son service ; et quand ils furent ivres et rassasiés les mêmes paroles lui furent dites.

45 « Demain », dit-elle, « une réponse vous sera donnée sur cela. » Alors elle alla à sa maison, et ils dormirent sur leurs lits. Quand ils s’éveillèrent ils étaient dans leur coracle sur un rocher, et ils ne virent ni l’île ni le fort ni la femme ni le lieu où ils avaient été.

46 Comme ils quittaient ce lieu ils entendirent du nord-est un grand cri et un chant comme de psalmodie. Cette nuit-là et le lendemain jusqu’à none ils ramèrent pour apprendre ce qu’était ce cri ou ce chant. Ils virent une île, haute et montueuse, pleine d’oiseaux noirs, bruns et tachetés, appelant et parlant à haute voix.

47 De là ils ramèrent un peu et trouvèrent une autre île pas grande — beaucoup d’arbres dessus et beaucoup d’oiseaux sur eux. Ils virent un homme sur l’île dont le vêtement était ses propres cheveux. Ils lui demandèrent qui il était et de quelle parenté. « Des hommes d’Irlande je suis », dit-il. « Je suis venu en mon pèlerinage dans un petit coracle, et il se fendit sous moi peu après que j’eus quitté la terre. Je retournai à terre et mis une motte de mon pays sous mes pieds et m’élançai sur la mer. En ce lieu le Seigneur arrêta cette motte pour moi et en fit une terre ferme ; et Dieu y ajoute un pied de large chaque année, et un arbre chaque année y pousse. Les oiseaux que vous voyez dans les arbres sont les âmes de mes enfants et de ma parenté, hommes et femmes — ils sont en prière jusqu’au jour du Jugement. Une moitié de pain et une mesure de poisson et d’eau de source Dieu me donne ; cela me vient chaque jour par le ministère des anges. À none vient une autre moitié de pain et une mesure de poisson pour chaque homme et femme d’entre eux. L’eau de la source suffit à tous. »

48 Quand leurs trois nuits d’hospitalité furent pleines ils prirent congé, et il dit : « Vous atteindrez tous votre pays sauf un homme. »

49 Le troisième jour après, ils trouvèrent une autre île avec un mur d’or autour d’elle et un sol blanc comme du duvet. Ils y virent un homme dont le seul vêtement était le poil de son propre corps. Ils lui demandèrent de quelle subsistance il vivait. « Il y a une source dans cette île », dit-il. « Les vendredis et mercredis du petit-lait ou de l’eau en est tirée ; les dimanches et fêtes des martyrs du bon lait en vient ; et aux fêtes des apôtres, de Marie et de Jean le Baptiste et aux grandes solennités, de la cervoise et du vin en viennent. » À none il leur vint à tous du Seigneur une moitié de pain pour chaque homme et une mesure de poisson ; ils burent ce qu’il leur fallait de la liqueur qui leur fut donnée de la source de l’île, et le sommeil vint sur eux de cette heure jusqu’au lendemain.

50 Quand leurs trois nuits d’hospitalité furent faites, le clerc les envoya en leur chemin, et ils allèrent et lui dirent adieu.

51 Comme ils ramèrent longtemps sur les vagues ils virent une île au loin ; et comme ils approchaient ils entendirent le bruit de forgerons frappant une masse incandescente sur l’enclume, tous frappant comme un seul comme le coup de trois ou quatre. Quand ils furent près ils entendirent un homme demander à un autre : « Sont-ils proches ? » « Oui », dit un autre. « Qui sont ceux que tu dis venir ici ? » « De petits garçons ils semblent, ramant dans un petit creux », dit-il. Quand Mael Duin entendit ce que les forgerons disaient : « Retournons », dit-il, « et ne tournons pas le coracle — gardons sa poupe devant nous, de peur qu’ils ne remarquent notre fuite. » Ils ramèrent donc la poupe du coracle en avant. Le même homme dans la forge demanda de nouveau : « Sont-ils venus au port déjà ? » « Ils sont immobiles », dit le guetteur, « ils n’entrent ni ne sortent. » Peu après il demanda encore une fois : « Que font-ils maintenant ? » « Je pense », dit le guetteur, « qu’ils fuient — ils sont plus loin du port maintenant qu’ils ne l’étaient avant. » Alors le forgeron sortit de la forge avec une énorme masse incandescente dans les tenailles dans sa main et la lança après le coracle dans la mer de sorte que toute la mer bouillit — mais elle ne leur nuisit pas, car ils s’enfuirent de toute leur force rapidement dans le grand océan.

52 Alors ils ramèrent jusqu’à ce qu’ils vinssent sur une mer comme du verre vert — si claire que le soleil et le sable de la mer brillaient à travers, et ils ne virent ni monstres ni bêtes parmi les rochers, seulement le soleil éclatant et le sable vert. Un grand moment ils ramèrent sur cette mer, et grande était sa splendeur et sa beauté.

53 Alors ils vinrent sur une autre mer comme un nuage, et il leur sembla qu’elle porterait à peine le coracle. Regardant en bas à travers elle ils virent sous la mer une terre avec une belle terre et une forteresse, et ils virent une énorme et terrible bête dans un arbre là, et des troupes de troupeaux et de hardes autour de l’arbre, et un homme avec des armes auprès de l’arbre — bouclier, lance et épée. Quand l’homme vit la grande bête dans l’arbre il s’enfuit aussitôt ; le monstre étendit son cou hors de l’arbre, posa sa tête sur le dos du plus grand bœuf du troupeau, le tira dans l’arbre, et le dévora aussitôt en un clin d’œil. Tous les troupeaux et le berger s’enfuirent aussitôt ; et quand Mael Duin et sa compagnie virent cela, une grande peur et épouvante les saisit — ils pensaient ne pouvoir passer sous elle sans tomber à travers, tant elle était fine comme un nuage. Pourtant ils ramèrent au-delà après un grand péril.

54 Alors ils trouvèrent une autre île, autour de laquelle la mer s’éleva jusqu’à faire de grandes falaises de toutes parts. Quand les gens de cette terre les virent, ils poussèrent de grands cris aigus autour d’eux, criant : « Ils viennent ! ils viennent ! » pour la longueur de leur souffle. Alors ils virent de nombreux gens et de nombreux troupeaux de bétail, de chevaux et de hardes de brebis ; et une femme les bombardait d’en bas de grosses noix qui tombaient sur les crêtes des vagues autour d’eux. Ils ramassèrent beaucoup des noix et les emportèrent. Puis ils revinrent de l’île, et les cris cessèrent.

55 « Où sont-ils maintenant ? » dit l’une de leurs bandes. « Ils sont partis », dit une autre bande. « Ils ne le sont pas », dit une autre. Comme s’il y en avait une en prophétie pour détruire leur terre et les chasser — ainsi il semblait.

56 Ils atteignirent une autre île où une chose merveilleuse leur advint : un grand cours d’eau s’éleva de la rive de l’île et se cambra comme un arc-en-ciel à travers toute l’île, descendant dans la grève de l’autre côté de l’île. Ils passèrent au-dessous sans se mouiller, et harponnèrent de grands saumons en haut sur le sol de l’île en bas, de sorte que toute l’île fut pleine de l’odeur du poisson — car il n’y avait personne pour les ramasser tant ils abondaient. Du soir du dimanche jusqu’à l’avant-tierce du lundi ce cours ne bougea pas, mais demeura immobile dans la mer autour de l’île. Alors la grandeur des saumons les lassa ; ils remplirent leur coracle d’eux et revinrent de cette île sur l’océan.

57 Alors ils ramèrent jusqu’à ce qu’ils trouvassent un grand pilier d’argent. Il avait quatre faces, et la largeur de chaque face était deux coups de la rame du coracle — de sorte que le coracle faisait huit coups de rame à le tourner. Pas une seule motte de terre n’était autour de lui, seulement l’océan sans bornes ; et ils ne virent pas comment il était en bas, ni comment il s’élevait en haut. Un filet d’argent descendait de son sommet loin de lui, et le coracle navigua à travers une maille de ce filet ; et Diuran frappa un coup du tranchant de sa lance à travers la maille. « Ne nuits pas au filet », dit Mael Duin, « car ce que nous voyons est l’œuvre d’un grand homme. » « C’est pour la louange du nom de Dieu que je fais cela », dit Diuran, « afin que mon récit soit plus cru ; et il sera offert par moi sur l’autel d’Armagh si nous atteignons l’Irlande. » Deux onces et demie fut son poids comme on le mesura ensuite à Armagh. Alors ils entendirent une grande voix claire et brillante du sommet de ce pilier — mais ils ne surent ce qu’elle disait ni qui parlait.

58 Alors ils virent une autre île se dressant sur un seul pied — sur une jambe la supportant. Ils ramèrent autour d’elle cherchant un chemin pour y entrer et n’en trouvèrent aucun ; mais sous le pied en bas ils virent une porte fermée sous une serrure. Ils surent que c’était le chemin dans l’île, et ils virent une terre de labour à son sommet — mais ils ne parlèrent à personne, et personne ne leur parla. Ils s’en retournèrent.

59 Alors ils atteignirent une grande île avec une grande plaine et une grande chaîne de montagnes, herbeuse et unie, sans bruyère. Ils y virent une grande et haute forteresse, forte, près de la mer, et une grande maison ornée au-dedans. Dix-sept jeunes filles s’y baignaient. Ils débarquèrent et s’assirent sur une colline faisant face au fort. « Il est sûr », dit Mael Duin, « que ce bain se prépare pour nous. » À l’heure de none ils virent un cavalier sur un cheval victorieux venir au fort — une bonne housse bien harnachée sous lui ; un capuce bleu froncé autour de lui, un manteau de pourpre brodé sur lui, des gants de fil d’or à ses mains, une courroie bien ajustée à ses pieds. Comme il descendait, l’une des jeunes filles prit le cheval. Alors une jeune fille vint vers eux : « Bienvenue à votre venue ! » dit-elle. « Venez dans le fort — la reine vous invite. » Ils entrèrent donc et tous se baignèrent ; et la reine s’assit d’un côté de la maison avec ses dix-sept jeunes filles, et Mael Duin de l’autre côté faisant face à la reine avec ses dix-sept hommes. Un plat de bonne nourriture fut mis devant Mael Duin et un vase de bonne liqueur auprès de lui, et un plat et un vase pour chaque trois de sa compagnie. Quand ils eurent mangé, la reine dit : « Comment les hôtes dormiront-ils ? » « Comme tu diras », dit Mael Duin. « Comme il convient à la manière de votre venue », dit-elle, « prenez chacun de vous sa compagne parmi celles d’en face, et qu’elles aillent aux lits au-delà. » Dix-sept lits ornés aux beaux ameublements se dressaient dans la maison. Les dix-sept hommes couchèrent donc avec les dix-sept jeunes filles, et Mael Duin dormit avec la reine — et ainsi jusqu’au matin.

60 Ils se levèrent le lendemain. « Restez ici », dit la reine, « et l’âge ne viendra pas sur vous — l’âge que vous avez demeurera, et la vie éternelle sera vôtre, et ce qui vous est venu cette nuit sera vôtre chaque nuit sans labeur. N’allez plus errer d’île en île sur l’océan ! »

61 « Dites-nous comment vous êtes ici », dit Mael Duin.

62 « Pas difficile à dire », dit-elle. « Il y avait un homme de bien dans cette île — le roi de l’île. À lui j’ai porté ces dix-sept filles, et je suis leur mère. Leur père mourut et ne laissa pas d’héritier mâle ; j’ai donc pris la royauté de cette île après lui, et je vais chaque jour à la grande plaine de l’île pour juger et décider les causes du peuple. »

63 « Mais pourquoi nous quittez-vous aujourd’hui ? » dit Mael Duin.

64 « Si je m’en vais », dit-elle, « ce qui vous est venu cette nuit ne vous fera pas défaut. Demeurez seulement dans votre maison et vous n’aurez nul besoin de labeur — je vais juger le peuple pour vous. »

65 Ils demeurèrent trois mois d’hiver sur cette île, et il leur sembla trois ans. « Il y a longtemps que nous sommes ici », dit l’un de la compagnie à Mael Duin. « Pourquoi ne rentrons-nous pas chez nous ? »

66 « Cela n’est pas bien dit », dit Mael Duin ; « car dans notre propre pays nous ne trouverons pas mieux que ce que nous avons ici. »

67 Alors sa compagnie fit un grand murmure : « Grand est l’amour que Mael Duin porte à la femme. Reste donc, si telle est ta volonté — nous irons à notre propre pays. »

68 « Je ne resterai pas derrière vous », dit Mael Duin.

69 Un jour, quand la reine était allée juger, ils allèrent à leur coracle — mais elle monta son cheval et lança une pelote après eux. Mael Duin l’attrapa et elle s’attacha à sa main ; un fil allait de la pelote à sa main, et par le fil elle tira le coracle en arrière au port. Ils demeurèrent donc avec elle trois mois encore. Alors ils tinrent conseil : « Il est certain », dit sa compagnie, « que le grand amour de Mael Duin pour sa femme fait que la pelote s’attache à sa main pour nous ramener au fort. » « Qu’un autre homme attrape la pelote », dit Mael Duin, « et si elle s’attache à sa main, que la main soit coupée. »

70 Ils allèrent donc de nouveau à leur coracle ; elle lança la pelote après eux, et un autre homme l’attrapa — et elle s’attacha à sa main. Diuran trancha sa main, et elle tomba avec la pelote. Quand elle vit cela, elle se mit aussitôt à gémir et à crier, jusqu’à ce que toute la terre fût pleine de lamentation et de cri. De cette manière ils lui échappèrent hors de l’île.

71 Pendant un grand moment après ils dérivèrent sur les vagues, jusqu’à ce qu’ils trouvassent une île avec des arbres comme des saules ou des noisetiers dessus, portant des fruits merveilleux et de grosses baies. Ils cassèrent une petite branche, et tirèrent au sort qui devrait goûter le fruit le premier. Le sort tomba sur Mael Duin ; il en pressa une goutte dans un vase et but — et le sommeil tomba sur lui de cette heure jusqu’à la même heure le lendemain, nul ne sachant s’il était vivant ou mort, avec une écume rouge autour de ses lèvres jusqu’à ce qu’il s’éveillât le lendemain. Il dit : « Ramassez ce fruit, car c’est un grand trésor. » Ils le ramassèrent donc, mêlant de l’eau avec lui pour tempérer son ivresse et sa somnolence, remplirent leurs vases de lui, et ramèrent de cette île.

72 Alors ils vinrent à une autre grande île. Une moitié en était un bois d’ifs et de grands chênes, l’autre une plaine avec un petit lac, et de grandes hardes de brebis. Ils virent une petite église et une forteresse ; ils allèrent à l’église. Un vieux clerc s’y tenait, vêtu tout entier de ses propres cheveux. Mael Duin lui demanda : « D’où êtes-vous ? »

73 « Je suis le quinzième homme de la compagnie de Brendan de Birr. Nous sommes allés en notre pèlerinage dans l’océan et sommes venus à cette île ; tous sont morts sauf moi seul, un vieillard. » Alors il leur montra la tablette de Brendan qu’ils avaient apportée en leur pèlerinage, et ils lui firent tous révérence, et Mael Duin la baisa.

74 « Mangez donc des brebis », dit l’ancien, « et ne prenez pas plus que votre besoin. »

75 Ils furent donc nourris là de la chair des brebis grasses.

76 Un autre jour, comme ils regardaient au loin de l’île, ils virent un nuage venir du sud-ouest ; et comme ils observaient, ils virent que c’était un oiseau — car ils virent ses ailes en vol. Il vint à l’île et se posa sur une colline près du lac. Ils pensèrent qu’il les emporterait dans ses serres à la mer ; mais il apporta une branche d’un grand arbre — aussi grosse qu’un des grands chênes, un rameau fort avec un sommet dense de feuilles fraîches, portant de lourds fruits en abondance : des baies rouges comme des grappes de raisin, seulement plus grosses. Ils observèrent ce qu’il ferait. Il se reposa un peu de lassitude, puis se mit à manger le fruit de l’arbre.

77 Mael Duin alla alors au pied de la colline où était l’oiseau, pour voir s’il lui ferait du mal — et il n’en fit aucun. Alors toute sa compagnie vint après lui au lieu. « Que l’un de nous aille ramasser quelque fruit du rameau devant l’oiseau. » Un homme alla et ramassa des baies ; l’oiseau ne bougea ni ne prit garde. Alors les dix-huit allèrent tous avec leurs boucliers sur leurs dos, et il ne leur fit aucun mal.

78 À none ce jour-là ils virent deux grands oiseaux d’âge semblable venir du sud-ouest et se poser devant le grand oiseau. Après qu’ils furent longtemps restés immobiles ils se mirent à plumer et à arracher les poux des mâchoires, des yeux et des oreilles du grand oiseau. Ils y furent jusqu’au soir, quand les trois d’entre eux se mirent à manger les baies et le fruit du rameau. Du lendemain matin jusqu’à midi ils picorèrent le vieux plumage de tout son corps, et la gaine des vieilles plumes tomba. À midi ils arrachèrent les baies du rameau, les écrasèrent de leurs becs contre les pierres, et les jetèrent dans le lac jusqu’à ce que son eau fût rouge. Alors le grand oiseau entra dans le lac et s’y lava jusqu’à la fin du jour ; il en sortit et se posa en un autre lieu de la même colline, afin que les poux arrachés ne lui revinssent pas.

79 Le lendemain les oiseaux picorèrent et lissèrent son plumage de leurs becs, comme d’un peigne, jusqu’à midi ; puis ils s’élevèrent un peu et s’envolèrent en retour par le chemin d’où ils étaient venus.

80 Le grand oiseau demeura derrière, se plumant et secouant ses ailes jusqu’au troisième jour ; puis à tierce il s’éleva et vola trois fois autour de l’île, se posa de nouveau brièvement sur la même colline, et s’envola rapidement sur le chemin d’où il était venu — plus rapide et plus fort son vol qu’avant, de sorte que tous surent que c’était un renouvellement de son âge depuis la vieillesse, comme le prophète le dit : « Ta jeunesse est renouvelée comme celle de l’aigle. »

81 Alors dit Diuran, contemplant cette merveille : « Entrons dans le lac pour nous renouveler là où l’oiseau s’est renouvelé. » « Non », dit son compagnon, « l’oiseau y a laissé son venin. » « Tu parles mal — j’irai le premier. » Il entra et se baigna, mouillant ses lèvres et buvant de l’eau. Sains furent ses yeux ensuite tant qu’il vécut ; aucune dent ne lui tomba, ni cheveu de sa tête, et il ne connut plus jamais ni faiblesse ni infirmité.

82 Alors ils prirent congé de l’ancien, et prirent provision des brebis avec eux, mirent leur coracle à la mer, et cherchèrent l’océan.

83 Ils trouvèrent une autre grande île avec une large et unie plaine. Une grande multitude y jouait, riant sans cesse. Ils tirèrent au sort qui devrait aller éprouver l’île — il tomba sur le troisième frère de lait de Mael Duin. Dès qu’il eut débarqué il se joignit à leur jeu et à leur rire, comme s’il eût été avec eux depuis sa naissance. Ils l’attendirent longtemps, et il ne vint pas ; ils le laissèrent donc.

84 Alors ils virent une autre île pas grande, avec un mur de feu autour d’elle qui balayait continuellement autour de l’île. Dans le côté du mur était une porte ouverte ; quand la porte venait en face d’eux ils pouvaient voir toute l’île au-dedans et tout ce qui y était et tous ses habitants — beaucoup de belles gens et beaucoup de vêtements ornés, et des vases d’or dans leurs mains au festin, et ils entendirent leur musique de cervoise. Longtemps ils furent à regarder la merveille — et elle leur sembla bonne.

85 Peu après avoir quitté cette île ils virent de loin parmi les vagues une forme comme un oiseau blanc. Ils tournèrent la proue du coracle au sud pour regarder ; comme ils ramèrent près ils virent que c’était un homme, vêtu seulement du poil blanc de son corps, agenouillé sur un large rocher. Comme ils venaient à lui ils supplièrent sa bénédiction et demandèrent comment il était venu sur ce rocher.

86 « De Torach en vérité je suis venu ici », dit-il, « et à Torach j’ai été élevé. J’étais cuisinier là — un mauvais cuisinier — car je vendais la nourriture de l’église contre des trésors et des joyaux à moi, jusqu’à ce que ma maison fût pleine de couettes, de couvertures, de vêtements de toute teinte, de lin et de laine, de seaux d’airain, de petits chaudrons d’airain, et de broches d’argent aux épingles d’or ; de sorte qu’il n’y avait rien qui fût cherché de ma maison pour quelque chose nécessaire — livres d’or, besaces de livres ornées de bronze et d’or. Et je creusai sous les maisons de l’église et en portai dehors de nombreux trésors.

87 « Grande était mon orgueil et mon arrogance.

88 « Un jour il me fut ordonné d’apporter le cadavre d’un rustre des gens pour l’ensevelir dans l’île. Comme j’étais à l’enterrement j’entendis une voix de la terre sous mes pieds : “Ne mets pas le corps du pécheur sur moi — je suis un homme saint et dévot !”

89 « “Entre toi et Dieu”, dis-je dans mon arrogance, “je le mettrai.”

90 « “Amen”, dit le saint homme ; “si tu le mets sur moi, ta bouche en mourra dans les trois jours, et tu seras de l’enfer, et il ne demeurera pas ici.”

91 « Je dis à l’ancien : “Que me donneras-tu si je ne couche pas l’homme sur toi ?”

92 « “La vie éternelle demeurant avec Dieu”, dit-il.

93 « “Comment puis-je le savoir ?” dis-je.

94 « “Pas difficile pour toi : la tombe que tu creuses sera remplie de sable aussitôt — et il te sera manifeste de là que tu ne peux mettre l’homme sur moi, si tu essaies.”

95 « À peine la parole fut-elle dite que la tombe fut remplie de sable. J’ensevelis donc le cadavre en un autre lieu.

96 « Une autre fois je mis mon coracle neuf et sa belle couverture sur la mer. J’embarquai avec mes biens — je ne laissai rien dans ma maison, petit ou grand, que je ne l’apportasse avec moi, mes couettes, mes coupes, mes gobelets. Comme je regardais la mer de cette manière et que la mer était calme, de grands vents vinrent et m’emportèrent au large jusqu’à ce que je ne visse ni terre ni sol. Mon coracle demeura immobile en ce lieu et ne voulut bouger de ce seul lieu. Comme je regardais autour de toutes parts je vis sur ma droite l’homme assis sur la vague. Il dit : “Où vas-tu ?”

97 « “Cela me réjouit”, dis-je, “la manière dont mon vaisseau va sur la mer.”

98 « “Cela ne te réjouirait pas si tu connaissais la bande qui est autour de toi.”

99 « “Quelle bande est-ce ?” dis-je.

100 « “Aussi loin que ta vue atteint sur la mer et jusqu’aux nuages, c’est tout une troupe de démons autour de toi — pour ta convoitise et ton orgueil, ton vol et tes autres mauvaises actions. Sais-tu pourquoi ton coracle se tient immobile ?”

101 « “Je ne sais pas”, dis-je.

102 « “Ton coracle ne bougera pas de ce lieu jusqu’à ce que tu fasses ma volonté.”

103 « “Peut-être ne le ferai-je pas”, dis-je.

104 « “Pourtant tu souffriras les peines de l’enfer à moins de le faire.”

105 « Il vint à moi alors et posa sa main sur moi, et je lui promis sa volonté.

106 « “Jette donc”, dit-il, “dans la mer tous les biens que tu as dans le coracle.”

107 « “C’est pitié”, dis-je, “qu’ils aillent à la destruction.”

108 « “Ils ne seront pas détruits — quelqu’un en profitera.”

109 « Je les jetai tous dans la mer sauf une petite coupe de bois. “Maintenant va”, dit-il, “et où ton coracle s’arrêtera, là demeure.” Et il me donna une coupe d’eau de petit-lait et sept pains pour provision.

110 « J’allai comme le vent portait mon coracle, ayant lâché mes rames et mon bateau. Comme je dérivais parmi les vagues je fus jeté sur ce rocher ; et je doutais si le coracle était arrêté, ne voyant aucune terre — et je me souvins de la parole que où mon coracle s’arrêterait, là je devais demeurer. Je me levai alors et vis un petit rocher sur lequel la vague coulait ; je mis mon pied dessus, et mon coracle me quitta — et le rocher s’éleva sous moi et les vagues balayèrent au-delà. Sept ans je fus ici sur les sept pains et la coupe d’eau de petit-lait, et quand ils firent défaut je n’eus que ma coupe d’eau de petit-lait, et elle demeurant avec moi encore. Alors je fus en bien dures extrémités. Après mon affliction, à none, une loutre m’apporta un poisson hors de la mer. Je pensai en moi-même que je ne pouvais manger le poisson cru — et la loutre le rejeta dans la mer et fut partie un autre moment. Le troisième jour à none elle m’apporta le poisson de nouveau hors de la mer, et une autre loutre apporta du bois à feu flambant ; elle le déposa et souffla de son souffle jusqu’à ce que le feu flambât, et je cuisis le poisson. Sept années encore je fus de cette manière — un poisson m’était apporté chaque jour avec son feu, et le rocher fut agrandi. Ma coupe ne me fit pas défaut pendant sept ans. Alors je fus de nouveau en extrémités. Le troisième jour à none une moitié de pain de froment et une mesure de poisson me furent jetés ; ma coupe de petit-lait me quitta, et une coupe de pareille mesure remplie de bonne liqueur me vint — elle est dans le rocher ici et est pleine chaque jour. Et ni vent ni pluie ni chaleur ni froid ne me touche en ce lieu. Telles sont mes tribulations », dit l’ancien.

111 Quand l’heure de none vint, il leur vint une moitié de pain et une mesure de poisson pour chaque homme d’eux, et ils trouvèrent dans la coupe qui se dressait devant le clerc sur le rocher assez de liqueur pour eux tous. Alors l’ancien leur dit :

112 « Vous atteindrez tous votre pays ; et l’homme qui a tué ton père, Mael Duin — tu le trouveras dans une forteresse. Ne le tue pas, mais pardonne-lui, parce que Dieu t’a sauvé de beaucoup de grands périls — quoique vous aussi vous soyez des hommes méritant la mort. »

113 Ils prirent congé de l’ancien alors et allèrent à leur errance accoutumée.

114 Après cela ils atteignirent une île avec de nombreux troupeaux — bœufs, vaches et brebis ; ni maisons ni forts en elle ; et ils mangèrent de la chair des brebis. Alors l’un d’eux dit, voyant un grand errach là : « Cet errach est comme les faucons d’Irlande. » « C’est vrai », dit une autre bande. « Observez-le », dit Mael Duin, « jusqu’à ce que nous voyions où l’oiseau va. » Ils le virent voler au sud-est d’eux — et ils ramèrent après l’oiseau le chemin qu’il allait. Tout ce jour ils ramèrent jusqu’au soir ; à la tombée de la nuit ils virent une terre comme la terre d’Irlande. Ils ramèrent vers elle et trouvèrent une petite île — celle-là même d’où le vent les avait d’abord portés à la mer.

115 Ils échouèrent leur proue et montèrent dans la forteresse sur l’île, et se tinrent écoutant ; et les habitants de la forteresse étaient à table. Ils entendirent l’un d’eux dire : « Il nous serait bien si nous voyions Mael Duin. »

116 « Ce Mael Duin a été noyé », dit un autre d’eux.

117 « Peut-être est-ce lui qui vous réveillera de votre sommeil », dit un autre.

118 « S’il venait maintenant », dit un autre, « que ferions-nous ? »

119 « Pas difficile à dire », dit le chef de la maison : « un grand bienvenu à lui s’il venait — car il a été longtemps en grande tribulation. »

120 Alors Mael Duin frappa le battant contre le vantail de la porte.

121 « Mael Duin est ici », dit-il.

122 « Ouvre donc », dit le chef de la maison ; « bienvenu est ton arrivée. »

123 Ils entrèrent dans la maison et furent faits grand bienvenu, et de nouveaux vêtements leur furent donnés. Alors ils racontèrent toutes les merveilles que Dieu leur avait montrées, comme le prophète le dit : « Haec olim meminisse juvabit » — ces choses il sera un jour une joie de se les rappeler.

124 Alors Mael Duin alla dans son propre pays ; et Diuran le Bègue prit les cinq demi-onces qu’il avait coupées du filet et les déposa sur l’autel d’Armagh, en triomphe et en commémoration des miracles et grandes merveilles que Dieu avait faits sur eux. Et ils contèrent leurs aventures du commencement à la fin, et tous les périls et extrémités qu’ils avaient trouvés sur mer et terre.

125 Or Aed Finn, chef des ermites d’Irlande, a mis ce récit en ordre comme il se tient ici — afin qu’il fût pour le plaisir de l’esprit, et pour les gens d’Irlande après lui.

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