1 Ici commence la vie de saint Fintan, abbé et confesseur.
2 Le saint abbé Fintan, homme vénérable en sa vie, naquit de la province des gens de Leinster. Son père s’appelait Crimthann, et sa mère Findnat. Lorsqu’elle fut enceinte et proche de l’enfantement, voici, un ange du Seigneur vint à elle, disant : « Retire-toi des hommes dans un certain lieu secret, et sois-y seule jusqu’à ce que tu mettes au monde le saint petit enfant. Car tu enfanteras, ô femme, un fils qui sera saint et grand devant Dieu et les hommes » [Lc 1, 15 ; Lc 2, 52]. Et aussitôt, selon la parole de l’ange, elle alla dans un lieu secret ; et là elle demeura sous un certain arbre pendant sept jours, mangeant chaque jour une nourriture venue du ciel, à cause de la grâce de l’enfant. Et là elle enfanta son fils, plein du Saint-Esprit, à savoir saint Fintan. Et le huitième jour elle le mena à un certain saint homme demeurant en un lieu appelé Cluain, et il baptisa joyeusement Fintan, et ensuite il lut avec lui, et il avança grandement en grâce et en science.
3 Un jour, lorsque le saint enfant Fintan eut grandi, il dit à son saint vieillard : « Père, prépare le logis, car de saints hôtes viendront à toi aujourd’hui. » Mais le vieillard le reprit en colère, disant : « Comment sais-tu cela ? Et qui te l’a montré avant nous tous ? » Le saint enfant lui répondit : « Mon Seigneur Jésus-Christ m’a montré, père, que le saint jeune homme Columba d’Iona avec ses compagnons viendra à toi aujourd’hui. » Et ainsi il fut accompli. Ce jour-là, lorsque saint Columba fut proche, il dit à ses compagnons : « Pour un peu de temps nous devons nous détourner vers un vieillard demeurant près d’ici avec un saint enfant. » Lorsque donc le saint jeune homme Columba fut venu, il dit au vieillard : « Ne te mets pas en colère, père ; car en vérité j’ai entendu lorsque tu reprenais ton saint enfant de paroles dures tandis qu’il prédisait notre venue à toi. Ne l’offense pas, car toi et ton lieu servirez ce saint enfant pour toujours. » Et le vieillard dit : « Je crois qu’il en sera ainsi ; car même avant qu’il fût né, la grâce de Dieu prenait soin de lui. »
4 Ensuite, lorsque saint Fintan devint un jeune homme, il fut grandement rempli de la crainte et de l’amour de Dieu. Et ayant reçu la bénédiction et la permission de son saint maître, il alla vers saint Columba fils de Crimthann, né de la province des gens de Leinster, qui repose dans sa cité appelée Tír dá Glas, dans la terre de Munster, près de la rivière Shannon ; et celui-ci le reçut joyeusement. Et il y avait avec lui trois saints disciples, à savoir Coemhan, qui est le saint père du monastère d’Inis Cruym ; saint Fintan, dont j’écris la vie ; et le bienheureux Mocummin, qui est avec saint Columba son maître dans la cité de Tír dá Glas. Et ces saints hommes avaient un seul vœu envers Dieu, et ils cherchaient çà et là un lieu où ils pourraient demeurer pour servir Dieu. Et venant à un certain lieu aux frontières des gens de Leinster, ils dirent à saint Columba leur maître : « Nous devrions, père, demeurer ici et servir Dieu. » Il leur dit : « Ce lieu n’a pas été préparé pour nous par Dieu, mais pour un certain saint homme qui n’est pas encore né, qui sera appelé Mobí fils de Cumalde. » Alors ils vinrent au lieu appelé Cluain Ednech, et là ils demeurèrent une année entière. Mais puisqu’ils ne souhaitaient pas endurer là la multitude de gens et de leurs amis affluant de toutes parts, ils quittèrent ce lieu et passèrent par la montagne de Bladma. Et là ils trouvèrent des garçons gardant leurs troupeaux, dont l’un, nommé Sethna, était muet depuis sa naissance. Saint Columba bénit sa langue, et le garçon parla aussitôt. Et Columba lui dit : « Révèle-nous au nom du Seigneur Jésus-Christ les lieux dans lesquels nous ressusciterons. » Et lui, rempli par le signe de Dieu de l’esprit de prophétie, indiqua à chacun d’eux le lieu dans lequel il ressusciterait.
5 Alors saint Columba, regardant en arrière depuis la montagne, vit le lieu d’où ils étaient partis fréquemment visité par de saints anges ; et il fut lui-même attristé d’avoir quitté ce lieu. Et ses saints compagnons lui dirent : « Père, pourquoi es-tu si triste ? » Le saint répondit : « Parce que je vois que le lieu d’où nous sommes venus est plein des anges de Dieu, et qu’entre lui et le ciel les anges ne cessent de faire la navette. Et l’un de nous doit retourner à ce lieu, afin qu’il le garde pour toujours. » Saint Fintan lui dit : « Quiconque tu diras, père, de retourner, il ira obéissant. » Et saint Columba lui dit : « Va toi, ô saint jeune homme, en paix vers ce lieu, et le Seigneur sera avec toi. Car il t’a été révélé divinement que là tu ressusciteras. » Et alors saint Fintan, ayant reçu la permission et la bénédiction du saint père et des frères, vint à ce lieu appelé Cluain Ednech, et y demeura. Et il mena une manière de vivre très dure, et commença aussitôt à bâtir là un monastère renommé. Or ce monastère est appelé du même nom Cluain Ednech, qui se traduit en latin par « retraite couverte de lierre ». Et lorsque la renommée de la vie et de la discipline religieuse de saint Fintan fut entendue, beaucoup de différentes provinces d’Irlande vinrent à lui, et sous une règle sévère devinrent moines avec lui. Travaillant déjà de leurs propres mains à la manière des ermites, ils cultivaient la terre avec la houe. Et rejetant tous les animaux, ils ne possédaient même pas une seule vache ; et si jamais quelqu’un leur offrait quelque chose de lait ou de beurre, ils ne le recevaient plus. Et si peut-être quelqu’un, à l’insu de saint Fintan, avait apporté quelque chose de lait dans le lieu, aussitôt, selon la volonté du saint homme, par impulsion divine le vase était brisé. Lorsque la dureté de leur manière de vivre fut connue, nul n’osa plus leur offrir de viande.
6 Or les saints qui étaient dans la région environnante, connaissant le fardeau extrêmement lourd de saint Fintan sur lui-même et sur ses moines, se rassemblèrent pour délibérer, afin de voir s’ils pourraient les aider. Et le saint abbé Cainnech, et d’autres saints avec lui, vinrent à saint Fintan pour lui demander au nom de Dieu que, de sa rigueur excessive, il relâchât quelque chose de plus tolérable pour l’amour de la divine charité. Mais la nuit avant que saint Cainnech vînt, voici, un ange du Seigneur vint à saint Fintan, lui disant : « Demain les saints pères viendront à toi pour l’amour de la charité, afin que tu relâches quelque chose de ta rigueur. Mais toi, avant qu’ils ne viennent à toi, va un peu loin de ton lieu ; et le Seigneur enverra quelque homme à ta rencontre, et tout ce qu’il te dira, fais-le sans doute. » Lorsque le matin fut venu, le saint père Fintan se mit en route ; et aussitôt un certain homme le rencontra, qui n’avait jamais parlé. Et saint Fintan le bénit, et aussitôt sa langue fut déliée. « Dis-moi, dit le saint, ce que je dois faire, car des hommes de bien souhaitent alléger le fardeau par lequel j’ai commencé à vivre. » Il lui répondit : « Toutes les bonnes choses que tu as commencées pour Dieu, ne les abandonne pour aucun homme avant ton départ de cette vie, jusqu’à ce que tu achèves ton combat. Mais prends garde que les autres ne soient scandalisés par ta rigueur, car un vase est plus fragile qu’un autre. » Et ayant dit ces choses, il se tut ensuite. Alors saint Fintan retourna à son monastère. Mais saint Cainnech et les autres saints, venant, furent reçus avec toute bienveillance par saint Fintan. Et l’homme de Dieu, accordant quelque consolation aux frères pour l’amour des saints, ne relâcha rien de sa propre rigueur personnelle. Et priant et se bénissant l’un l’autre en divin discours, les saints retournèrent en leurs propres lieux.
7 Un jour, tandis que le saint père Fintan et ses frères mangeaient, un feu jaillit très violemment du faîte du réfectoire. Alors les frères, frappés de terreur, ne savaient que faire, pensant que tout le monastère serait consumé par le feu. Mais le saint père Fintan, calmant le tumulte des frères, leva sa main et bénit le feu du saint signe, et aussitôt la flamme fut éteinte. Et, merveille à dire, le bâtiment fut trouvé intact, comme non touché par le feu, par la grâce de Dieu œuvrant par le saint homme.
8 Un autre jour, dehors dans le champ, les moines de saint Fintan travaillaient. Mais le saint homme sortit et les visita tandis qu’ils peinaient. Et lorsqu’il vint aux frères, les frères coururent à sa rencontre, et le tenant par les mains de part et d’autre, comme c’est la coutume des ouvriers lorsqu’ils voient leur seigneur, lui demandant parfois enjoués quelque chose, ils lui demandèrent un réconfort ce jour-là. Le saint, déjà joyeux et souriant, leur dit : « Mes très chers fils, mon Seigneur peut pour l’amour de moi vous donner ce que vous demandez. » Or ce jour-là le cuisinier n’avait rien d’autre à préparer pour les frères excepté des légumes sauvages, comme en beaucoup d’autres jours. À cette heure même des hommes de la partie méridionale du Leinster vinrent au monastère avec des chars et des chariots pleins de diverses sortes de nourriture, et les offrirent à l’homme de Dieu. Le saint père, rendant grâces à Dieu pour cela, réconforta ses frères charitablement ce jour-là.
9 Un certain saint homme, nommé Lonan fils de Cathen, fit une fois un banquet pour saint Fintan. Et Lonan lui demanda au nom de Dieu de prendre sa charité. Et tandis que tous dans la maison du banquet se réjouissaient, comme c’est la coutume, saint Fintan seul pleurait amèrement. Le bienheureux Lonan lui dit : « Voici, par le don de Dieu nous sommes tous joyeux ; mais toi seul, pourquoi es-tu triste ? Nous souhaitons donc, père, connaître la cause de cette tristesse. » L’homme de Dieu répondit : « Ce n’est pas parce que j’ai pris votre charité que je pleure ; mais si vous voyiez ce que je vois, vous diriez sûrement que je ne suis pas attristé sans cause. Car aujourd’hui une misérable bataille a été livrée dans la partie méridionale de Munster, et je vois de très nombreuses âmes de pécheurs qui furent tués dans la bataille menées en enfer ; et je suis attristé à cause de cela. Même à peine quelques âmes de ceux qui vécurent bien et combattirent par nécessité échappent. Mais afin que vous sachiez que cela est vrai, voici, après sept jours viendront à nous ceux qui nous rapporteront soigneusement la bataille elle-même. » Et ainsi il advint.
10 Pareillement, à ce même banquet et le même jour, un certain vieillard venant de la campagne entra dans la maison du banquet, qui était le pâtre de saint Lonan. Et lorsque saint Fintan le vit, il dit à ceux qui étaient près de lui : « Ce vieillard mourra aujourd’hui dans les bois, et son corps ne sera pas trouvé pendant sept jours ; et aucune bête ni oiseau ne touchera son corps, excepté que seul un renard affamé grignotera les bouts de ses oreilles et son nez. » Et ainsi toutes choses advinrent.
11 Deux hommes vinrent une fois à saint Fintan, ayant des désirs différents ; car l’un d’eux souhaitait qu’il pût toujours demeurer moine avec saint Fintan, mais l’autre souhaitait seulement demeurer comme hôte pendant dix jours. Lorsque le saint père les eut entendus et vus, il dit en privé à ses frères : « Écoutez, fils, une parole concernant ces deux hommes. Celui qui souhaite le moins d’être avec nous demeurera ici un moine parfait jusqu’à sa mort ; mais l’autre, qui professe qu’il sera moine, demeurera ici dans sa profession pendant seulement dix jours, et dans l’obscurité de la nuit s’enfuira de retour au monde. » Et selon la prophétie du saint homme il leur advint.
12 Il y avait un certain moine religieux avec saint Fintan, nommé Sinchellus, dont le père et le nourricier vivaient méchamment dans le monde. Et le bienheureux Sinchellus demanda la permission au saint père Fintan d’aller, afin qu’il pût convertir son père et son nourricier de l’erreur à la repentance. Mais eux, demeurant durs de cœur, n’écoutèrent pas sa voix. Alors le bienheureux Sinchellus retourna à saint Fintan, disant : « Ô saint père, depuis longtemps j’ai peiné parmi eux en vain. » Le saint lui dit : « Va encore une fois de plus, et si tu le peux, amène-les-moi afin que je les voie. » Et lorsqu’ils vinrent, par la volonté de Dieu ils s’assirent autour de l’homme de Dieu, l’un à la droite, l’autre à la gauche. Mais le père Fintan et le bienheureux Sinchellus étaient au milieu. Et lorsque le saint homme les vit persister dans le mal, il dit en privé à Sinchellus : « Je te le dis, ô fils Sinchellus, de même que ces deux sont maintenant autour de nous, l’un à la droite et l’autre à la gauche, ainsi ils seront au jour du jugement. Car ton père, vivant méchamment jusqu’à sa mort, sera à la gauche avec les boucs ; et après sa mort ses possessions seront partagées parmi des rois et des princes injustes, qui n’auront aucun souci de son âme. Mais ton nourricier, voyant la mort malheureuse de ton père, se détournera de l’erreur et fera digne pénitence, et distribuera bien sa substance aux saints et aux pauvres du Christ ; et il siégera à la droite du Juge, le Fils de Dieu, avec les agneaux. » Ce qui doit venir, nous n’en doutons pas, voyant que les choses passées ont été accomplies selon la prophétie de l’homme de Dieu.
13 Certains moines du monastère de saint Fintan, brûlant d’un amour excessif du pèlerinage et ne voulant pas vivre dans leur propre pays, sortirent du monastère sans la permission de leur saint abbé. Et après quelques jours ils vinrent au monastère de Bangor, dans la province des gens d’Ulster, et y demeurèrent, ayant l’intention de naviguer de là vers la Bretagne. Un certain jour un des frères vint joyeusement à saint Fintan, disant : « J’ai entendu, ô père, que tes frères ont été retenus par leurs amis. » Le saint homme, souriant, lui dit : « Fils, ce que tu as entendu est faux. Car nos frères dont tu parles, frère, atteindront aujourd’hui le port de Bretagne avec une traversée prospère, parce qu’ils voyagent pour l’amour de Dieu. » Et ainsi il fut prouvé. Car après un certain espace de temps un certain frère d’entre ses moines, enflammé d’amour pour son frère qui était allé en pèlerinage avec les mêmes moines, vint à saint Fintan affligé et en larmes, et plia les genoux devant le saint. Le saint père lui dit : « Pourquoi es-tu triste ? » Ce frère répondit : « Je te confesse, père, que je suis grandement affligé par l’absence de mon frère selon la chair. Je te demande donc, père, au nom de Dieu, que tu me permettes d’aller après lui, de peur que la tristesse ne me consume. » Le saint père lui dit doucement : « Sois joyeux, fils, car ton frère viendra aujourd’hui en ce lieu vers nous, et tu laveras ses pieds ; car son cœur n’avait point de repos en notre absence. » Ce jour-là même ce frère vint, et il raconta lui-même toutes les choses qui lui étaient arrivées, juste comme l’homme de Dieu l’avait prédit.
14 Un autre jour, lorsque saint Cainnech et saint Fintan étaient ensemble en un lieu, à savoir dans le monastère de saint Fintan, Cluain Ednech, ils entendirent soudain des cris et des réjouissances de soldats exultant après le massacre de leurs ennemis. Alors saint Fintan dit au bienheureux Cainnech : « Dans cette réjouissance j’entends la voix d’un agneau innocent ; car l’un d’eux sera un moine à moi en ce lieu, et il mourra dans une vie parfaite » ; et il est appelé Ciarán fils de Tulchan. Or ces soldats avaient les têtes de leurs ennemis. Et venant près du monastère, ils les déposèrent. Et les têtes furent relevées par les frères et furent ensevelies devant les frères par les saints dans le cimetière des moines. Alors l’un des frères dit aux saints pères : « Quel profit sera-ce pour ces hommes que leurs têtes soient ensevelies en ce lieu ? » Les saints Cainnech et Fintan lui répondirent : « Nous croyons fermement et confions au Seigneur que ces hommes ne seront pas tourmentés au jour du jugement, à cause des mérites et de l’honneur de tous les saints de ce saint lieu qui gîseront ici et qui prieront de leur vivant pour les âmes de ceux qui sont ensevelis ici ; car la partie principale de leurs corps est ensevelie ici, et c’est pourquoi nous espérons pour eux la miséricorde. » Ensuite ce Ciarán vint et devint moine, et mourut heureux, comme saint Fintan l’avait prédit.
15 Un jour, lorsque saint Fintan entendit la voix d’un prêtre offrant le sacrifice, qui était appelé Gobban, il trembla lui-même et son cœur frémit. Et lorsque les frères le questionnèrent, le saint homme leur répondit : « Vous, frères, pensez entendre la voix d’un prêtre offrant le sacrifice ; mais moi j’entends la voix d’un homme se réjouissant après un grave péché. Hélas, hélas, hélas, cet homme n’achèvera pas sa vie ici avec nous. » Alors ce malheureux, juste comme l’homme de Dieu l’avait dit, déserta le lieu et son habit, retournant au monde ; et vivant méchamment dans le monde, il périt honteusement dans les péchés.
16 Un autre temps, lorsque saint Fintan marchait dans un certain champ, sa renommée ayant été entendue, beaucoup se rassemblèrent vers lui pour la prière et la bénédiction. Parmi eux un certain homme amena son fils, paralysé et dans une grande misère, à lui ; et tombant aux pieds du saint homme, il supplia qu’au nom de Dieu il guérît son fils. Et lorsque saint Fintan étendit ses mains vers Dieu en prière, aussitôt le paralytique, par la grâce de Dieu, se leva guéri, bénissant et louant Dieu devant tous.
17 Une nuit l’un des frères, sachant que le saint père Fintanus veillait en prière, souhaita savoir où il priait. Et le cherchant çà et là, il entra dans le cimetière des saints. Et c’était une nuit obscure ; et de loin le frère, le contemplant, vit autour de lui une immense lumière sur un grand espace, de sorte que ses yeux furent presque aveuglés, à moins que Dieu par la grâce de saint Fintanus ne l’eût protégé. Mais le jour suivant le saint père lui dit d’un visage menaçant : « Mon frère, prends garde de ne plus faire ce que tu as fait la nuit précédente, de peur que tes yeux ne soient aveuglés. Vois que Paul l’apôtre, non encore purifié des vices, lorsqu’il eut vu la lumière céleste, eut les yeux aveuglés ; combien plus toi, puisque tu es imparfait en conduite et en vie, comment peux-tu voir cette lumière ? » [Ac 9, 3-8] « Si donc tu revoyais cette lumière dans ce monde, tes yeux seraient aussitôt aveuglés, ou bien tu serais certainement privé de la lumière de la vie éternelle. » Entendant cela, ce frère, terrifié, promit qu’il ne le ferait plus, demandant pardon pour son audace.
18 Le roi des Laigin du nord, Colum fils de Cormac, tenait enchaîné Cormac fils de Diarmait, roi des Uí Chennselaig, c’est-à-dire des Laigin du sud, souhaitant le tuer, lui qu’il avait saisi dans une embuscade. L’apprenant, le saint homme Fintanus prit avec lui douze disciples, souhaitant délivrer ce jeune homme ; et il alla vers ce même roi, demeurant alors dans cette ville située dans la plaine des Laigin, nommée Rath Mór, qui en latin est appelée la grande cour. Et ce roi était cruel. Apprenant que saint Fintanus venait à lui, il ordonna à ses soldats de bien garder le captif et de fortifier la forteresse soigneusement contre l’homme de Dieu. Mais lorsque le saint y vint, la puissance divine lui ouvrit toutes les portes. Et lorsqu’il vint à la maison dans laquelle le jeune homme était enchaîné dans les fers, la porte de celle-ci pareillement s’ouvrit. Et lorsque l’homme de Dieu vit le jeune homme enchaîné, tous ses liens furent brisés et tombèrent à terre. De plus la force des portiers et des soldats s’évanouit à la vue du saint homme. Alors les soldats, frappés d’une excessive terreur, se hâtèrent vers le roi, qui dormait alors, et lui rapportèrent toutes ces choses. Mais le roi, rempli de tremblement, leur dit : « Je ne sais moi-même ce que je dois faire, car mon cœur a tremblé en moi. » Et ses amis lui dirent : « Seigneur, ce saint est terrible, et il vient à toi en colère, parce qu’il aime l’homme que tu détiens ; et pour l’amour de lui Dieu fait beaucoup de merveilles. C’est pourquoi tout ce qu’il te dira, fais-le, de peur que la colère de Dieu ne te consume toi et nous. » Alors le roi, courant à saint Fintanus, se jeta à ses pieds, disant : « Il nous convient de t’honorer, saint, parce que Dieu te magnifie. Je te relâche donc l’homme que tu demandes, et tous les prisonniers que j’ai avec lui. » Et le saint homme bénissant le roi, rendit grâces à Dieu ; et les prisonniers ayant été déliés, il mena avec lui le jeune homme dont il cherchait la délivrance, et sortit de la forteresse. Et en chemin une multitude de soldats le rencontra, parmi lesquels était un fils de Bélial de lignage royal, qui souhaitait tuer Cormac, que le saint avait délivré ; mais ses compagnons le retinrent à peine. Saint Fintanus lui dit : « Fils du diable, tu seras vite tué ; et cet homme que tu désires tuer vivra longtemps dans le royaume et passera sa vie en bonnes œuvres. » Et ainsi il advint. Car ce misérable fut tué avant la fin du mois. Mais Cormac fils de Diarmait vécut longtemps dans le royaume des Laigin, et dans sa vieillesse, ayant méprisé le royaume, avec le saint abbé Comgall dans la province des Ulaid, au monastère de Bangor, étant devenu moine, il acheva sa sainte vie.
19 Un autre temps saint Fintanus, marchant dans la plaine de la Liffey, rencontra un homme bon et renommé, Fergna de nom, fils de Cobhthach. Et lorsque l’homme de Dieu le vit, descendant de son char, il plia les genoux devant lui. Alors cet homme, confus et troublé, dit : « Ô homme de Dieu, que m’as-tu fait, à moi pécheur ? » Le saint lui dit : « À moins que je ne t’eusse vu au ciel et sur terre parmi les chœurs des anges, je ne t’aurais jamais fait cela. Mais je te demande d’abandonner vite ce monde et de prendre sur toi le saint habit. » À quoi il répondit simplement : « J’ai douze fils et sept filles, et une épouse noble et aimée, et mon peuple soumis à moi dans la paix et l’abondance ; j’aime toutes ces choses et je ne puis les quitter. » Mais le serviteur du Seigneur, connaissant toutes les choses qui devaient venir sur lui, lui dit : « Va, seigneur, à ta maison, et je poursuivrai mon chemin ; mais lorsque je reviendrai, je viendrai à toi. » De cette heure même de l’allocution du saint homme, le cœur de cet homme fut changé par l’inspiration du Saint-Esprit ; et les choses qu’il avait autrefois aimées, il les tint alors en mépris. Et il était presque sans sommeil, guettant chaque jour le chemin par lequel la venue du saint père Fintanus était attendue. Cet homme était déjà un puissant chef de sa région. Et lorsque saint Fintanus, après que deux semaines furent passées, vint à la maison de ce même chef Fergna, il s’offrit aussitôt à Dieu et à saint Fintanus ; et laissant derrière lui tout ce que vous avez entendu, il suivit joyeusement le saint de Dieu jusqu’au jour de sa mort, et dans le saint habit il passa heureusement au Christ.
20 Un certain saint évêque, nommé Brandubh, qui était un homme sage, doux et humble, de la région des Uí Chennselaig, qui est la partie la plus renommée des Laigin, vint à saint Fintanus afin qu’il pût devenir moine avec lui. Et le bienheureux évêque trouva le saint abbé Fintanus dans le monastère appelé Achadh Firghlais, chez le peuple des Uí Deona, en face de la cité de Lethgleann, sur le côté oriental de la rivière Barrow. Le saint abbé se réjouit de la venue du seigneur évêque et lui dit : « Que cherches-tu parmi nous, saint pasteur ? » L’évêque répondit : « Excellent père, je souhaite achever la dernière partie de ma vie dans votre renommé monastère. » Saint Fintanus lui dit doucement : « Je désire que tu sois, seigneur, plus agréablement et tolérablement dans ce monastère que dans mon dur monastère, car le fardeau de mon monastère est très lourd. » L’évêque répondit : « Jusqu’ici j’ai placé le joug sur les autres, et je souhaite passer ma vie sous le joug d’un autre. Car je me suis offert à toi et à Dieu ; c’est pourquoi tout ce que tu me diras, je le ferai volontiers. Mais néanmoins je te demande cette seule chose : que si tu dois partir de ce monde avant moi, je ne vive pas longtemps après toi, mais que tu viennes bientôt à la rencontre de mon âme. » Le saint abbé répondit : « Dieu t’accordera cette requête. » Et ainsi, lorsque trois ans furent accomplis, le bienheureux père Fintanus passa au ciel dans son monastère de Cluain Edhneach. L’apprenant, le saint évêque, demeurant dans le même lieu selon le commandement de saint Fintanus, dit aux frères : « Mes frères, je sais que le jour de mon départ de cette misérable vie vers le royaume de Dieu approche, juste comme le saint abbé Fintanus me l’avait promis. » Lorsque deux semaines furent passées depuis la mort de saint Fintanus, le ministre du bienheureux évêque vit un songe ; c’est-à-dire comme une certaine fenêtre s’ouvrant dans la hutte dans laquelle l’évêque gisait, et sept hommes en vêtements blancs venant avec une grande lumière à cette fenêtre. Et il entendit l’un d’eux disant d’une voix claire : « Viens dehors, saint évêque, et ne fais point de délai ; car nous avons été envoyés par Dieu à la rencontre de ton âme, comme il t’avait été promis. Frère, la maisonnée vient à toi en sainteté, merveilleusement. » [Jn 11, 43] L’évêque avec son ministre était déjà dans une cellule à l’écart du même lieu. Mais lorsque le ministre s’éveilla, il prit aussitôt une lampe allumée et, allant à la petite chambre dans laquelle était le saint évêque, trouva qu’il avait rendu l’esprit. Et le ministre rapporta toutes ces choses aux frères. Alors les frères, ensevelissant le saint petit corps, glorifièrent Dieu en ses deux saints ; et pareillement firent d’autres qui ensuite entendirent ces choses.
21 Deux frères étaient dans le monastère du saint abbé Fintanus, depuis leur jeunesse très obéissants, et par leur force plaisant à Dieu et aux frères, et s’aimant grandement l’un l’autre. Il advint quelque temps que l’un de ces deux frères, désormais avancé en âge, fut affligé d’une grande infirmité, et un certain jour mourut de cette infirmité. Mais à l’heure de sa mort le frère plus jeune était absent ; car il travaillait dans les bois avec les frères. Et lorsqu’il revint, il vit deux hommes arrangeant un lieu de sépulture dans le cimetière. Et les questionnant, il apprit que son frère était mort. Alors le frère plus jeune fut rempli de tristesse, et alla douloureusement au lieu où le saint père Fintanus avec les frères psalmodiait autour du corps. Et ce frère supplia l’homme de Dieu, disant : « Je te prie, père, de me permettre de mourir avec mon frère, afin que nous allions ensemble au royaume de Dieu. » L’homme de Dieu lui répondit : « Ton frère est déjà passé au royaume de Dieu, et toi tu es vivant ; et vous ne pouvez passer ensemble de cette vie au ciel, à moins qu’il ne ressuscite. Mais ce que tu dis me plaît ; attends un peu, et tu verras ton frère vivant. » Alors, tandis que saint Fintanus priait, celui qui était mort se leva aussitôt vivant, et tandis qu’il était encore placé sur la civière, parla d’une voix claire, bénissant tous. Alors il dit à son frère : « Mon frère, hâte-toi de recevoir le saint sacrifice, et assieds-toi près de moi ; car la maisonnée céleste qui vint à la rencontre de mon âme est retournée avec moi à la rencontre de ton âme, parce que notre père Fintanus l’a accordé et a prié le Dieu du ciel qu’il en fût ainsi, voyant l’angoisse de ton esprit. » Lorsque donc le frère plus jeune se fut placé près de son frère avec la bénédiction et la prière de son saint abbé et des frères, et ayant reçu le divin viatique, ils rendirent l’esprit et voyagèrent ensemble au ciel avec les anges. Les frères voyant ces choses, une foi ferme fut allumée dans leurs cœurs, et avec joie admirant la grâce de leur saint père Fintanus, ils glorifièrent Dieu.
22 Un certain jeune homme, un clerc dévot, nommé Columbanus, naquit dans la province des Laigin, à savoir du peuple appelé Laighis. Pour l’amour de la prière et du pèlerinage il alla à saint Columba sur l’île d’Iona, et demeura avec lui un temps. Et lorsqu’il souhaita retourner en Irlande, il dit au bienheureux Columba : « Ô saint de Dieu, comment vivrai-je dans ma patrie, et à qui confesserai-je mes péchés ? » Saint Columba lui dit : « Va vers ce saint homme que chaque nuit du Seigneur je vois vraiment se tenant devant le tribunal du Christ parmi les anges. » Le bienheureux jeune homme lui dit : « Qui est-il et quel genre de saint ? » Saint Columba répondit : « Il y a un certain homme saint et beau dans ton peuple, rouge de visage, aux yeux brillants, ayant quelques cheveux gris. » Le jeune homme dit : « Je ne connais point d’homme semblable dans ma région, excepté saint Fintanus. » Alors saint Columba lui dit en se réjouissant : « C’est lui-même, mon fils, que je vois devant le tribunal du Christ, comme je te l’ai dit. Va vers lui, car il est le bon pasteur du troupeau du Christ, et il mènera beaucoup d’âmes avec lui au royaume de Dieu. » Alors saint Columbanus, ayant reçu la permission et la bénédiction du saint père Columba, retourna joyeusement en Irlande. Et venant à saint Fintanus, il lui rapporta tout ce que l’homme de Dieu Columba avait dit. Mais lorsque le saint vieillard Fintanus entendit ces paroles, son visage devint comme le feu, et il dit au jeune homme : « Prends garde, frère, de ne raconter cela à personne durant ma vie. » Et cela ne lui fut pas difficile, car le saint père Fintanus mourut peu après.
23 La charité, la chasteté, l’humilité et la douceur envers les autres, et la dureté envers lui-même, la patience, l’abstinence et les lourds jeûnes, les veilles nocturnes, les flexions des genoux, et l’amour envers tous les chrétiens du très béni vieillard Fintanus, nul vivant maintenant ici sur terre dans la chair ne pourrait le raconter. Car il accomplit tous les commandements divins depuis l’enfance jusqu’à la vénérable vieillesse. Lorsque donc son départ approcha, il appela les siens à lui, connaissant le jour de sa mort ; et avec la permission et la bénédiction des frères et des saints qui s’étaient rassemblés pour visiter ce saint père, il établit à sa place et à son siège après lui un saint homme, noble de lignage et de mœurs, Fintanus Moeldubh, appelé du même nom. Alors levant sa main, il bénit soigneusement les siens ; et ayant reçu le sacrifice du Seigneur, il s’endormit dans la paix du Christ, le treizième jour avant les Calendes de mars, avec une multitude de saints se tenant autour, et parmi les chœurs d’anges chantant de doux hymnes il passa aux joies éternelles, notre Seigneur Jésus-Christ régnant, ensemble avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen.
24 Ici finit la vie de saint Fintanus.