1 Ici commence la vie de saint Ruadhan, abbé et confesseur.
2 Le très bienheureux abbé Ruadhan naquit d’une souche très noble d’Irlande, celle du peuple des Eóganacht. Son père s’appelait Byrra, qui descendait de la lignée de Duach; et lui-même, comme nous l’avons dit, était de la race des Eóganacht, mais il habitait la région occidentale des Laigin, appelée Osraige, dont les descendants sont nommés les petits-fils de Duach, qui habitent encore aujourd’hui cette même région.
3 Saint Ruadhan fut choisi par Dieu dès le sein de sa mère, et dès l’enfance il aima Dieu de tout son cœur. Dès son jeune âge, des miracles commencèrent à se produire par lui. Et, inspiré par le Saint-Esprit, il quitta sa patrie et ses parents et se rendit auprès de saint Finnian, homme très sage, qui vivait dans sa cité de Clonard, située à la frontière des Laigin et de la région de Meath.
4 Là, le bienheureux Ruadhan demeura auprès de ce même saint Finnian, lisant les diverses Écritures et y faisant de grands progrès. Et la sainteté de la vie de saint Ruadhan servit d’enseignement à beaucoup.
5 Lorsque le bienheureux Ruadhan eut été instruit dans toutes les disciplines, saint Finnian, son maître, l’obligea à recevoir le rang sacerdotal. Après qu’il eut reçu le grade du presbytérat, saint Finnian l’abbé l’envoya dans sa propre province, c’est-à-dire le Munster, avec quelques moines, afin qu’il y bâtisse un lieu pour Dieu.
6 Et lorsque le bienheureux Ruadhan eut pris congé de son saint maître Finnian, il vint avec ses disciples dans la province des gens de Munster. Il entra dans la région appelée Muskerry Thire; et, y ayant trouvé un lieu, il commença à bâtir un monastère pour Dieu.
7 Lorsque saint Ruadhan fut déjà demeuré quelque temps en ce lieu dans une grande sainteté, un ange du Seigneur vint à lui et lui dit : « Ta résurrection, serviteur de Dieu, n’aura pas lieu en ce lieu, mais tu ressusciteras à la venue du Christ dans le lieu appelé Lothra. » Obéissant à la voix de l’ange, saint Ruadhan mit son lieu en ordre et partit de là vers le lieu de sa résurrection.
8 Et lorsque saint Ruadhan arriva en ce même lieu, un sanglier bondit devant lui avec effroi depuis un creux. Car ce lieu était autrefois désert. Ce lieu se trouve en effet dans la région de Muskerry mentionnée plus haut. Là, le saint père Ruadhan fonda un grand monastère, où lui-même est enseveli, qui s’appelle Lothra. Et là s’éleva un établissement renommé, qui porte le même nom; et là saint Ruadhan mena une vie merveilleuse, et Dieu opéra par lui de nombreux miracles de son vivant, et sa grâce est encore fréquemment implorée.
9 Le saint abbé Brendan bâtit une cellule non loin du monastère de saint Ruadhan, en un lieu qui dans la langue irlandaise s’appelle Tulach Brenainn, c’est-à-dire la Colline de Brendan. Et le son des cloches des deux monastères pouvait s’entendre d’un lieu à l’autre. Un jour, le bienheureux Brendan, poussé par une inspiration divine, dit à ses frères : « Je laisserai cette région à saint Ruadhan, et j’irai dans une autre province. » Et le bienheureux Brendan demanda la bénédiction et la prière de saint Ruadhan. Et saint Ruadhan le bénit, lui et son voyage. Et saint Brendan partit dans la province des gens de Connacht et y fonda son établissement, appelé Clonfert, dans lequel lui-même est enseveli.
10 À un certain moment, le bienheureux père Ruadhan confia son monastère de Lothra à des hommes saints, et avec certains moines se rendit dans la région septentrionale de l’Irlande, désirant semer la parole de Dieu parmi les peuples. Et là il accomplit de nombreuses œuvres de puissance au nom de Dieu et fonda une grande paroisse.
11 En un certain lieu, saint Ruadhan voulut bâtir une cellule; mais un homme, dont le champ était ce lieu, interdit que la cellule fût bâtie et commit une grande injure contre le saint de Dieu. Et lorsque saint Ruadhan lui parla, cet homme saisit la main de l’homme de Dieu et, le traînant, le chassa avec honte du lieu. Et le saint de Dieu supporta cela patiemment. Mais le Christ vengea rapidement son injure. Car à cette heure même, le sable de la mer recouvrit ce champ. Et de ce jour jusqu’à aujourd’hui, ce lieu est inhabitable.
12 Une autre fois, lorsque saint Ruadhan était arrivé à l’établissement appelé Snam Luthir, dans la région de Cairbre Mór, à cette heure même le chef de cette région était porté mort vers sa cité. Et tout ce peuple était autour de lui, en deuil. Et lorsqu’ils virent saint Ruadhan, ils firent entendre des lamentations et des cris plaintifs sur la mort de leur chef. Alors saint Ruadhan, ému par leur misère, eut compassion d’eux. Et s’approchant de la bière, plein de foi, il pria le Christ pour l’âme du chef. Et pendant qu’il priait, aussitôt le chef se leva indemne et salua tous, rendant grâce à Dieu et à saint Ruadhan. Car il savait qu’il avait été rendu à la vie par sa prière. Et le chef offrit ce même établissement, Snam Luthir, et son territoire à Dieu et à saint Ruadhan pour toujours.
13 Un certain jour, lorsque saint Ruadhan arriva en un lieu appelé Ross Ernem, dans la région de na n-Airthir, il y trouva une foule de ce peuple rassemblée, et il leur demanda ce qu’ils faisaient là. Mais ils répondirent, disant : « Dans ce village il y avait un trésor dans lequel se trouvait une grande partie de nos richesses, et il fut pris il y a longtemps et caché dans ce champ, et nous ne savons pas en quel endroit. Et nous ne pouvons pas bien retourner tout le champ. C’est pourquoi nous t’en prions, serviteur de Dieu, par le Christ, de nous montrer au nom du Seigneur le lieu où il se trouve. » Alors saint Ruadhan, adjuré au nom de Dieu, fit le tour du lieu. Et marquant le sol de son bâton, il bénissait et priait. Et lorsqu’il arriva à l’endroit où était le trésor, aussitôt la terre ouvrit sa bouche et un grand amas de biens apparut. Alors le peuple rendit grâce à Dieu et offrit à saint Ruadhan ce même village avec ses habitants. Et le saint de Dieu y établit une église et des hommes saints parmi ses disciples.
14 Après ces miracles et d’autres, saint Ruadhan quitta le nord et vint au sud de l’Irlande; et de même il y bâtit des lieux pour Dieu, et de grands miracles furent opérés par lui. Mais tandis qu’il était en voyage, il vint chez sa sœur, appelée Dare, qui habitait aux confins de Hílela. Et les habitants de cette terre offrirent un certain lieu à saint Ruadhan. Et là l’homme saint bâtit un monastère, appelé Senchue.
15 À un certain moment, un serviteur de la cuisine du monastère de saint Ruadhan portait du lait de la laiterie au monastère sur un cheval. Mais lorsqu’il passait sous le portique de l’établissement, le lait se répandait sur le sol chaque jour pendant sept jours. Un autre jour, le saint père Ruadhan, désirant savoir d’où venait ce mal, sortit afin d’apprendre la cause de ce méfait. Et il vit sous le portique deux démons, l’un à droite et l’autre à gauche, tenant des marteaux de fer dans leurs mains, avec lesquels ils frappaient les vases, et lorsqu’ils étaient brisés ils tombaient à terre. Et saint Ruadhan demanda aux démons pourquoi ils osaient infliger ce mal aux serviteurs du Christ. Ils confessèrent, disant : « Nous osons vous infliger ce mal à cause de la malice du serviteur, car lui-même a une mauvaise intention. » Et lorsque ces choses eurent été dites, saint Ruadhan envoya les démons dans la profondeur d’un lac voisin et leur commanda au nom du Christ d’y demeurer, ne nuisant à personne. Et il fut fait ainsi que le saint de Dieu l’avait commandé.
16 Un certain jeune homme du peuple appelé les Aíad Chach, dans la région de Munster, désirant apprendre la médecine, vint à saint Ruadhan et lui demanda de bénir ses mains, ses yeux et son esprit. Et saint Ruadhan bénit ses yeux et son esprit, et aussitôt cet homme devint habile dans l’art de la médecine.
17 Au même moment, l’épouse du comte de la région de Cualu, dans la partie orientale des Laigin au bord de la mer, était torturée par une douleur incurable. Et près de cinquante médecins lui apportèrent des remèdes, mais ne lui apportèrent aucune guérison. Ensuite cette dame renvoya tous les médecins et se recommanda au Christ et à saint Ruadhan, qui était loin d’elle. Et un ange du Seigneur vint à saint Ruadhan, lui disant : « L’épouse du comte de la région de Cualu est tenue par une maladie très grave, et les médecins n’ont en aucune manière pu la guérir. Car Dieu t’a accordé que par toi elle reçoive la santé, elle dont les médecins ne connaissent pas la maladie. Car elle a dans son sein un enfantement sanglant, et elle ne peut pas enfanter. »
18 Alors, une certaine nuit, le saint père Ruadhan, par la volonté de Dieu, se montra à cette dame en vision dans son sommeil avec une lumière éclatante, lui disant : « Ne crains pas; je vais maintenant te guérir au nom du Christ. Car je t’enverrai un certain jeune homme qui te guérira. Mais pour les autres médecins, ne t’en soucie pas, de même que tu as commencé à les rejeter, eux qui ne peuvent t’apporter aucun remède. » Et après ces choses, il la quitta.
19 Le lendemain, saint Ruadhan appela à lui un certain jeune homme, bénit de l’eau et y jeta de sa salive, et dit au jeune homme : « Va dans la région des Laigin et secours la comtesse de la région de Cualu, qui est gravement malade et espère la miséricorde du Christ par moi. » Et ce frère, obéissant, prit l’eau dans un vase de bronze de la main de l’homme de Dieu et se mit en route sur le long chemin vers cette comtesse, et lui donna l’eau bénie de saint Ruadhan.
20 Toute joyeuse, la comtesse but l’eau et en aspergea son corps, et aussitôt ce qui était dans son sein se dissout et s’évanouit. Et cette dame, délivrée de ses douleurs, fut rendue entière et indemne, et elle rendit grâce à Dieu et à saint Ruadhan.
21 Lorsque la comtesse voulut envoyer des présents à saint Ruadhan, son serviteur les refusa tous, à l’exception d’un certain linge de la comtesse, qui fut placé sur l’autel de Lothra, le monastère de saint Ruadhan, pour longtemps. Car ainsi saint Ruadhan le lui avait commandé lorsqu’il l’avait envoyé en chemin.
22 À un certain moment, le navire de saint Brendan, dans le détroit appelé Luimnech, dans la région occidentale de Munster vers l’océan, coula; et le fils du roi de Bretagne, qui dormait à la proue du navire, se noya. Saint Brendan dit à certains de ses disciples : « Allez vite à saint Ruadhan, et demandez-lui en mon nom de venir à nous; car le Seigneur lui a accordé de relever notre navire et de rendre la vie au jeune homme qui s’est noyé. » Lorsque saint Ruadhan entendit ces choses, il alla aussitôt avec eux vers saint Brendan. Et lorsqu’il pria au lieu où le navire avait coulé, aussitôt il s’éleva de la profondeur du détroit et vint au rivage où se tenait le saint. De même aussi le fils du roi, qui s’était noyé, s’éleva vivant des profondeurs de la mer, disant que le bâton de saint Ruadhan avait été autour de lui et qu’il avait été rendu à la vie par lui. Or les puissances des deux saints apparaissent dans ce miracle, c’est-à-dire la prophétie de saint Brendan et la force de la prière de saint Ruadhan. Et celui qui s’était noyé vécut ensuite de nombreux jours.
23 Il y avait quatre-vingt-dix moines dans le monastère de Lothra avec saint Ruadhan, auxquels le Dieu tout-puissant, sans aucun labeur excepté la prière et la flexion des genoux, accorda la nourriture. Car il y avait un certain arbre dans la cour du monastère, dont la sève suffisait à ces moines et aux hôtes. Car la sève de cet arbre était très douce et suffisait à tous ceux qui en goûtaient, comme nourriture et comme boisson. Lorsqu’on l’apprit, dans toute l’Irlande les moines fuirent de leurs cellules vers le lieu où l’on entendait parler d’une si grande grâce de Dieu. Car ces moines avec leurs hôtes ne goûtaient rien d’autre que la sève de ce même arbre avec des légumes.
24 Alors les saints d’Irlande, indignés, ayant pris conseil, demandèrent à saint Finnian, le maître de saint Ruadhan, de prier son fils adoptif, à savoir Ruadhan, de cesser cette vie oisive avec ses moines, de peur qu’il ne fournisse un motif de murmure aux autres saints, dont les moines fuyaient vers saint Ruadhan. Or, sur le commandement des saints d’Irlande, le saint père Finnian alla de son monastère de Clonard à Lothra, le monastère de saint Ruadhan. Et avec la permission de saint Ruadhan, il signa l’arbre du signe de la sainte croix, et aussitôt l’arbre cessa de couler sa sève.
25 Lorsque cela eut été fait, le cellérier dit à saint Ruadhan : « Que mangeront et boiront les frères et les hôtes désormais? » Saint Ruadhan lui dit : « Le Dieu tout-puissant nous enverra du rafraîchissement; mais verse de l’eau dans tes vases, et la puissance du Christ, pour l’amour de mon père Finnian, la changera en vin. » Et ainsi toutes choses arrivèrent. Le cellérier lui-même, puisant de l’eau avec les serviteurs au ruisseau du monastère, vit un poisson d’une taille merveilleuse jaillir à travers une pierre, poisson qui suffit aux habitants de ce lieu cette nuit-là, et dont la marque dans la pierre demeure jusqu’à aujourd’hui. Et l’eau fut changée en force et en goût de vin, et ils rendirent grâce à Dieu, magnifiant ses saints.
26 Et saint Finnian bénit le champ du monastère de Lothra, disant à ses moines : « Priez Dieu et cultivez la terre, et sans aucun amendement de fumier, par sa propre richesse, elle vous donnera toujours son fruit par le don de Dieu. » Et il en est ainsi. Et lorsque les saints se furent mutuellement bénis, saint Finnian partit en paix sur son chemin. Mais saint Ruadhan demeura dans son monastère de Lothra, commandant à ses moines de vivre comme les autres.
27 Au même moment, il y avait en Irlande un roi puissant et pacifique, qui régnait à Tara, et dont le nom était Diarmaid fils de Cerball. Il établit une paix très ferme dans son royaume et ordonna que nul n’osât donner ne serait-ce qu’un coup à quiconque par colère. Mais le préfet du roi alla dans la province des gens de Connacht, c’est-à-dire dans la région d’Uí Maine, et son héraut était avec lui. Ce héraut, persuadé par le diable, résolut de ne passer par aucune forteresse à moins que ces forteresses ne fussent démolies, afin d’y entrer lui-même tenant une lance en travers dans sa bouche, et ainsi il vantait le pouvoir du roi en terre étrangère.
28 Et lorsqu’il vint à une certaine forteresse, elle fut démolie pour lui, comme nous l’avons dit, par crainte du préfet et du roi. Mais le roi ne le savait pas. Lorsque le seigneur de cette forteresse vint à sa demeure et vit la porte de sa forteresse détruite, il fut rempli d’une colère insupportable et tua ce héraut. Et par crainte du roi, il quitta sa patrie avec toute sa maison et vint dans la province des gens de Munster, dans la région de Muskerry, auprès d’un certain saint évêque nommé Senach.
29 Ce seigneur qui avait tué ce même héraut s’appelait Áed, et c’était un guerrier audacieux. Or la mère de cet Áed et la mère de saint Senach étaient deux sœurs. Et le bienheureux évêque, ne pouvant garder le coupable auprès de lui, le conduisit à saint Ruadhan, afin qu’il le défendît. Et saint Ruadhan le reçut sous sa protection, désirant secourir sa misère. Deux sœurs de saint Ruadhan, Cél et Ruadhnait, avaient nourri l’évêque Senach.
30 Mais le roi Diarmaid, apprenant le meurtre d’un homme dans son royaume, fut fort indigné et envoya une persécution après lui, afin qu’il ne pût vivre. Et lorsque le roi Diarmaid apprit qu’Áed s’était enfui en Bretagne, il envoya son ambassade au roi de Bretagne afin qu’Áed ne pût y demeurer. Et Áed, n’osant rester en Bretagne, fut ramené secrètement en Irlande auprès de saint Ruadhan, et il fut caché chez saint Ruadhan dans une certaine fosse en terre. Mais cela fut rapporté au roi par des hommes envieux et malveillants.
31 C’est pourquoi, lorsque le roi l’apprit, il vint lui-même à saint Ruadhan, afin de lui enlever Áed. Saint Ruadhan avait bâti de nombreux lieux, comme nous l’avons dit plus haut, et dans l’un d’eux saint Ruadhan demeurait alors lorsque le roi alla vers lui. Et ce monastère s’appelle Poll Ruadháin, qui est dans la partie méridionale de la région d’Osraige, sur la rive de la rivière Suir, en face de la région de na nDéisi.
32 Et lorsque le roi vint à ce même monastère de saint Ruadhan, c’est-à-dire Poll Ruadháin, il envoya ses soldats pour lui amener Áed. Et lorsque l’écuyer du roi entra dans la cellule avant tous les autres, ses yeux furent frappés de cécité; mais les autres, craignant, retournèrent vers le roi. Alors le roi lui-même, sachant que saint Ruadhan ne disait pas de mensonge, entra et l’interrogea, disant : « Où est Áed, le coupable du roi? » Le saint lui répondit : « Je ne sais pas, à moins qu’il ne soit sous toi. » Car le roi se tenait au-dessus de la fosse où était Áed.
33 Alors le roi, n’interrogeant pas davantage saint Ruadhan, sortit un peu de la cellule. Mais là il se souvint, méditant les paroles de saint Ruadhan, à savoir : « Je ne sais pas, à moins qu’il ne soit sous toi. » Et le roi revint aussitôt au même lieu et, allumant une lampe, ordonna à l’un de ses serviteurs, appelé Donnán, de creuser la fosse où était Áed. Et lorsque cet homme eut levé la main avec la houe, sa main aussitôt se dessécha et demeura immobile.
34 Et faisant pénitence, ce soldat Donnán fut guéri, et l’écuyer qui avait été aveuglé fut guéri avec lui; et tous deux, recevant le saint habit auprès du père Ruadhan, vécurent ensuite dans une grande sainteté. Ces deux saints reposent nommés dans ce même monastère de Poll Ruadháin, et leur vie fournit de bons exemples à beaucoup.
35 Le roi Diarmaid, cependant, entra dans le monastère et fit sortir Aed de la fosse, et il ordonna à ses hommes de le porter à Temoria, c’est-à-dire dans sa propre cité, afin que tous vissent ses tourments. Saint Ruadhan, cependant, sonna sa clochette contre le roi. Et désirant encore défendre Aed, il alla avec le roi à Temoria, et saint Brendan avec lui.
36 Lorsque les saints arrivèrent à Temoria, à savoir Ruadhan et Brendan, ils levèrent leurs cloches et, jeûnant, chantèrent contre le roi. Mais la première nuit, le roi ne les écouta pas, en faisant peu de cas. Cette même nuit, douze fils de douze chefs d’Irlande, qui avaient été élevés avec le roi à Temoria et que le roi aimait beaucoup, moururent.
37 Et un grand deuil s’éleva dans la salle du roi. Et les nourriciers des fils et leurs parents vinrent et dirent au roi : « Ruadhan a tué nos fils. » Le lendemain, les nourriciers des fils vinrent en pleurant à saint Ruadhan, et ils firent devant lui une plainte pitoyable sur la mort des fils innocents.
38 Saint Ruadhan, cependant, ému de miséricorde, pria le Seigneur pour les morts, et aussitôt, tandis qu’il priait, les douze petits garçons se relevèrent de la mort. Et ceux qui virent un si grand miracle furent remplis de crainte, et ils glorifièrent la grâce du Christ en saint Ruadhan. Mais le roi ne voulut pas relâcher le pacte de sa royauté.
39 Les saints jeûnaient et priaient contre le roi. Lorsque le roi l’apprit, lui aussi jeûnait et priait contre les saints. Et les saints ne pouvaient rien contre lui, tandis que le roi lui-même jeûnait et priait. Car le roi était un défenseur pacifique de la patrie, un secours des églises et des pauvres, véridique en parole, juste en jugement et ferme en foi.
40 Or une nuit, les saints firent semblant de manger, mais ne mangèrent pas. Et le roi, pensant que les saints avaient mangé, mangea lui-même, et cette nuit-là il dormit. Et dans cette même nuit, le roi vit un songe.
41 Il vit un arbre splendide s’élevant jusqu’au ciel, à l’ombre duquel se tenait l’Irlande; et il vit douze anciens avec leurs disciples, au nombre de cent cinquante, qui l’abattaient avec des haches. Et l’un d’eux, plus fort que tous, abattait l’arbre; et l’arbre tomba à terre. Et le bruit de l’arbre qui tombait réveilla le roi de son sommeil dans la terreur, et le cri de l’assemblée qui chantait alors remplit ses oreilles.
42 Et le roi comprit aussitôt toute sa vision par une intuition divine : qu’il était lui-même cet arbre, lui qui gouvernait l’Irlande; et que ces douze anciens avec les autres qui abattaient l’arbre étaient saint Ruadhan et saint Brendan avec dix autres saints pères et leurs disciples; et que Ruadhan était celui qui abattait l’arbre le plus fortement; et que la chute de l’arbre signifiait la fin de sa vie et de son règne, à donner aux saints par Dieu. Et ainsi le roi interpréta le songe à ses amis.
43 Et le roi lui-même vint aux saints tandis qu’ils veillaient, et leur dit : « J’ai affermi les régions, et j’ai fait un pacte ferme en tout lieu, afin qu’il y eût une paix ferme partout pour les églises et les peuples. Je défends les bons selon la loi du Christ; mais vous faites le mal en défendant un homme coupable de mort. Car d’une petite chose naîtront de nombreux maux. »
44 Le roi se tourna vers saint Ruadhan et lui dit : « Pour cette action que tu as faite, Ruadhan, tu recevras la vengeance de la Sainte Trinité. Car ta paroisse sera la première en Irlande à défaillir. »
45 Alors le roi Diarmaid et saint Ruadhan lui-même entrèrent en un malheureux conflit l’un contre l’autre. Car saint Ruadhan répondit au roi, disant : « Ton royaume défaillira le premier, et de ta semence nul ne régnera pour toujours. »
46 Le roi dit : « Ton lieu bien-aimé sera désert, et les porcs le retourneront de leurs groins. » Ruadhan dit : « Cette cité royale de Temoria, où le royaume d’Irlande a été régi pendant de nombreuses années, sera vide cent ans auparavant. » Le roi répondit : « Ton corps aura une tare dès ce jour, et l’un de tes membres périra; et l’un de tes yeux ne verra jamais la lumière. » Ruadhan répliqua : « Ton corps sera tué par des ennemis, et tes membres seront séparés l’un de l’autre. » Le roi dit : « Un sanglier féroce percera ta pyramide de sa défense. » Ruadhan dit : « Ta cuisse, qui n’a pas été levée devant moi, ne sera pas ensevelie avec ton corps; mais un jour viendra où un certain homme, du haut de sa charrette à fumier, la jettera du fumier de ses brebis. »
47 Alors le roi, voyant que saint Ruadhan lui avait dit des choses plus dures, se tourna vers tous les saints et dit : « Vous, pères, vous défendez vraiment l’iniquité; mais moi je défends maintenant la vérité au nom du Christ. Vous m’avez tué et avez détruit mon royaume; car Dieu vous aime davantage que moi à cause de vos mérites; mais j’espérerai en la miséricorde de mon Dieu. Allez donc, et emmenez cet homme libre, et restituez au royaume le prix pour lui. » Les saints entendirent volontiers cette parole.
48 Ensuite, trente chevaux de couleur hyacinthe, surgissant de la mer, vinrent à Temoria et entrèrent hardiment parmi tous jusqu’à saint Ruadhan. Et il dit au roi : « Reçois ces chevaux splendides et rapides, envoyés par Dieu comme le prix de ton captif. » Mais le roi donna ces chevaux aux chefs et aux princes d’Irlande.
49 Après cela, les saints et le roi Diarmaid, réconciliés, prièrent l’un pour l’autre. Mais les choses que saint Ruadhan et le roi s’étaient dites l’un contre l’autre dans leur conflit s’accomplissent véritablement jour après jour. Et saint Ruadhan, ayant libéré Aed, réconcilié, retourna de Temoria en son propre lieu. Mais ces mêmes chevaux, après peu de temps, retournèrent d’eux-mêmes dans la mer d’où ils étaient venus.
50 Et lorsque saint Ruadhan fut parti de Temoria, certains lépreux le rencontrèrent sur la route, lui demandant de leur faire l’aumône. Et saint Ruadhan leur donna les chevaux de son char. Et aussitôt deux cerfs d’une forêt voisine vinrent à saint Ruadhan, et ils placèrent leurs cous, apprivoisés et doux, sous le char du saint. Et ainsi ils allèrent avec saint Ruadhan jusqu’à ce qu’il arrivât à sa cellule.
51 Un certain jour, lorsque saint Ruadhan faisait un voyage avec ses disciples, ils trouvèrent un arbre couché en travers de la route, et ils ne pouvaient conduire le char à cause de cet arbre. Lorsque saint Ruadhan le vit, il bénit cet arbre du signe de la sainte croix; et aussitôt le bois s’éleva en hauteur, et cet arbre demeura dressé longtemps.
52 Une autre fois, Ruadhan commanda à ses moines de manger de la viande à la venue de saints hôtes. Mais il y avait là un certain moine converti qui ne voulait pas manger de viande avec les frères au repas de la charité. Et le pain qu’il mangeait apparut à tous comme une chair crue et sanglante.
53 Lorsque le saint père Ruadhan le vit, il bénit une certaine portion de la viande qu’ils mangeaient, et en fit du pain devant ce converti. Alors ce converti fit pénitence devant les saints et fut guéri. Et lorsque saint Ruadhan bénit la chair crue qui, dans la main de ce converti, était devenue de pain une chair sanglante à cause de sa désobéissance, elle fut de nouveau changée en pain. Et les saints hôtes et les frères, voyant de telles choses, furent fortifiés dans l’amour de Dieu et dans l’honneur de saint Ruadhan.
54 Un certain jour d’été, douze lépreux vinrent à saint Ruadhan en une terre sèche, lui demandant l’aumône. Alors saint Ruadhan enfonça son bâton dans le sol, et aussitôt une source claire s’éleva de là. Et il y fit un bassin, et il ordonna aux lépreux de s’y laver.
55 Et tandis que les lépreux s’y lavaient, tous sortirent de l’eau purifiés de leur lèpre. Et voyant qu’ils avaient été purifiés, ils rendirent grâce à Dieu et à saint Ruadhan. Et ce bassin, du nom de saint Ruadhan, s’appelle ainsi encore aujourd’hui.
56 Une autre fois, lorsque des hôtes arrivèrent par un jour froid, saint Ruadhan ordonna à ses disciples d’allumer vite un feu pour ceux qui avaient froid. Mais lorsqu’on ne trouva aussitôt aucun vase dans lequel le feu pût être porté à la maison des hôtes, le saint père Ruadhan, brûlant de charité, plaça de ses propres mains le feu dans le sein de l’un de ses disciples; et non seulement ses vêtements ne furent pas brûlés, mais même la couleur de son habit ne fut pas changée.
57 Pendant longtemps, une certaine biche avait coutume de venir à saint Ruadhan vers le coucher du soleil, et elle était traite pour saint Ruadhan. Et cette même biche, courant vite sur un long trajet, venait le lendemain matin à saint Colman d’Ela, et la biche était traite pour lui. Et ainsi la biche vivait entre les deux saints, et les saints vivaient de son lait.
58 Une autre fois, lorsque saint Ruadhan vivait avec ses moines dans le monastère autrefois appelé Daire Ethnech (mais maintenant appelé Daire na Fland, où habitent toujours des hommes très religieux, et qui est situé à la frontière des régions d’Eile et d’Eoganacht), le saint évêque Columbanus, fils de Darane, qui habitait le lieu appelé Daire Mór, envoya un vase plein de beurre à saint Ruadhan et à ses moines sur un char tiré par deux bœufs.
59 Entre ces mêmes lieux se trouve un marais très grand et très humide, appelé le marais du lac de Lurgan. Car autrefois il y avait là un lac, dans lequel se trouvait une bête très venimeuse, qui tua beaucoup de gens. Et un certain héros très brave, nommé Ferdomuyn, la coupa en deux parties d’un seul coup d’épée; mais la partie arrière de la bête, nageant vers lui à travers l’eau, le coupa à travers le ventre près du sol, et il mourut là. On raconte de lui qu’en une seule bataille il tua six cents soldats. Il était de la race des gens de Leinster.
60 Et lorsque les bœufs arrivèrent à ce marais, ils trouvèrent un chemin plat et très ferme à travers le marais jusqu’à la cellule de saint Ruadhan, chemin que nul ne trouva là ni avant ni après.
61 Du commencement du printemps jusqu’à la Pentecôte, ce vase fut partagé entre les cent cinquante moines de saint Ruadhan et leurs hôtes; et au jour de la Pentecôte, ce vase, par le don de Dieu, fut trouvé plein de beurre.
62 À un certain moment, lorsque le saint vieillard Ruadhan était en un certain lieu, une femme vint à lui en larmes, lui demandant de ressusciter son fils mort au nom du Christ. Voyant sa misère, le saint vieillard pria Dieu pour lui. Et tandis que saint Ruadhan priait, le garçon se releva de la mort, et il le rendit vivant à sa mère.
63 Un autre garçon, dans la région de Hua Luigdech, le très saint vieillard Ruadhan, par la grâce de Dieu, le ressuscita de la mort. Car lorsque le garçon fut mort et eut été placé sous la chasuble de saint Ruadhan, il se releva aussitôt de la mort et vécut de nombreux jours.
64 Un troisième garçon aussi, le très bienheureux vieillard Ruadhan le ressuscita de la mort dans la région d’Eile. Et ce lieu où ce garçon fut ressuscité après sa mort était autrefois appelé Cullen, mais s’appelle maintenant Tulach Ruadayn, c’est-à-dire la Colline de Ruadhan. Car le père du garçon qui avait été ressuscité offrit ce fils lui-même, avec ce champ, à Dieu et à saint Ruadhan.
65 Il y avait un homme très méchant dans la région de Meath, nommé Eighmach, qui offrit un jour un village au saint évêque Aed, fils de Brich, afin qu’il y bâtisse une cellule pour Dieu. Et le saint évêque promit à cet homme impie le royaume des cieux.
66 Ensuite cet homme mourut, et les démons le saisirent et l’emportèrent avec eux. Mais le saint évêque Aed, désirant accomplir en Dieu ce qu’il avait promis, pria le Christ, et pour son âme combattit les démons dans les airs. Et lorsque les démons eurent prévalu et eurent commencé à traîner l’âme de ce malheureux loin du saint évêque, il appela à son aide saint Ruadhan et saint Columba d’Iona.
67 Mais les saints l’entendirent spirituellement de loin, et ils vinrent vite à lui de la même manière qu’il était sorti; et aussitôt ils vainquirent les démons et conduisirent l’âme de cet homme au repos. Mais le mystère de cette affaire, le Dieu tout-puissant et les saints eux-mêmes le connaissent.
68 Et lorsque les saints furent descendus du ciel, ils se saluèrent l’un l’autre; et chacun accourut au son de sa propre clochette qui sonnait alors. Saint Columba, donc, tenait à la main une petite tablette à écrire dont il se servait pour écrire, qui brillait d’une couleur d’or, et il la donna à saint Ruadhan. En ce temps-là, saint Columba demeurait sur l’île d’Iona.
69 Et saint Baithenus, qui succéda à saint Columba, l’interrogea un certain jour, disant : « Où est ta tablette à écrire que tu as eue pendant de nombreux jours? » Saint Columba lui répondit : « Saint Ruadhan et moi, combattant les démons pour l’âme d’un malheureux avec le saint évêque Aed, nous l’avons donnée dans la main de saint Ruadhan. »
70 Admirant cela, saint Baithenus entendit de saint Columba : « Tu vas maintenant en Irlande; va à saint Ruadhan, et tu trouveras ma tablette à écrire chez lui, et rapporte-la-moi ici. » Mais saint Ruadhan prévit prophétiquement la venue de saint Baithenus tandis qu’il venait à lui, et ordonna que les choses nécessaires lui fussent préparées. Et saint Baithenus le trouva, ainsi que saint Columba le lui avait prédit; et après le baiser de paix, il revint de chez saint Ruadhan.
71 Après ces choses, et d’autres miracles semblables, notre très saint vieillard Ruadhan, dans sa très vénérable vieillesse, commença à tomber malade à mort. Et de nombreux saints de ci et de là se rassemblèrent pour son trépas.
72 Le père Ruadhan, puisqu’il était lui-même né de la race des rois, avait un port royal. Car la longueur de son corps était de douze pieds. Extérieurement il était beau, mais plus beau intérieurement. Noble selon les hommes, mais plus noble selon Dieu. Grand en corps, mais plus grand en grâce. Grand devant les hommes, mais plus grand devant Dieu.
73 Il était plein de charité et d’humilité, de patience et de miséricorde, et d’autres bonnes œuvres. Pour ces choses très excellentes, donc, notre patron Ruadhan atteignit une grande gloire devant Dieu et les hommes. Le dix-septième jour avant les calendes de mai, le très bienheureux vieillard Ruadhan passa au ciel, et son corps très heureux fut honorablement enseveli par les saints pères dans sa cité de Lothra.
74 Car les bienfaits de Dieu s’opèrent à ses reliques en tout temps. Car il a honneur et récompense éternelle dans le ciel devant la face du Père éternel, et de Jésus-Christ son Fils, notre Seigneur, et du Saint-Esprit le Paraclet, auquel, Dieu trine et un, soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
75 Ici finit la vie de saint Ruadhan, évêque et confesseur.