1 Ici commence la Vie de saint Molassi de Damyns.
2 Après que, par l’opération de la divine grâce, à travers la prédication de saint Patrick, les ténèbres de l’incrédulité eurent été chassées de l’île d’Irlande, et que la clarté de la vérité évangélique et de la foi chrétienne leur eût succédé, le Seigneur ne cessa de susciter pour cette même île des hommes éminents en foi et en charité d’entre ses propres fils, qui pussent l’instruire dans la voie des commandements de Dieu. Parmi ceux-ci, resplendissant en vérité de la divine grâce, le bienheureux Lasrianus — dont nous célébrons aujourd’hui la solennelle fête avec la vénération due — comme une lampe qui brûle et qui luit [Jn 5, 35], en tant qu’il était embrasé du feu du Saint-Esprit, étincela de miracles et resplendit très clairement de toute vertu.
3 Saint Lasrianus donc, serviteur du Christ, renommé par les miracles et enrichi de vertus, fut prédit par le bienheureux Patrick, légat de l’Irlande, soixante ans avant sa naissance. « Cette terre, dit-il, tortueuse par la rudesse des bois et des montagnes, a été destinée par le Seigneur à un saint homme qui naîtra après le cycle de soixante ans, lequel aplanira les cœurs de ses habitants — cœurs excessivement rudes — par les sacrements de la foi catholique, et les rappellera aux sentiers de la justice. »
4 Après le temps fixé, donc, sa mère, nommée Mugnea, vit une vision pleine de sens mystique : à savoir qu’elle avait enfanté sept pommes, très belles de forme et délicieuses de parfum. La septième pomme, entre les mains de la femme, crût si fort qu’elle pouvait à peine l’empoigner de ses doigts. Elle donc, s’éveillant du sommeil, ne tarda pas aussitôt à raconter à son mari ce qu’elle avait vu. Lui, entendant la vision comme prédisant de bonnes choses, commanda à sa femme de ne la révéler à personne parmi les hommes, disant : « Tu enfanteras en effet un fils, qui par l’éclat de la sagesse et le parfum des vertus nous surpassera, nous et toute notre parenté. » Mais la femme, gardant ces paroles dans son esprit et sa mémoire, approcha bientôt du temps de l’enfantement.
5 À cette époque il y avait là un certain magicien, qui prophétisa à la mère au sujet de l’enfant, disant : « Si tu retardes, dit-il, l’enfantement jusqu’à demain, le fils qui naîtra de toi sera honoré de tous. » La femme donc, sortant de là, vint au rivage d’un lac voisin, et là sur une certaine roche attendit la volonté de Dieu. Dieu donc ferma son sein, et elle n’enfanta pas jusqu’à ce que le lendemain la lumière fût rendue au monde. Or Dieu n’attendit pas le temps de l’enfantement à cause d’une constellation des corps célestes, mais afin d’accomplir son propre bon plaisir.
6 Et lorsque le garçon fut né, il fut conduit à un évêque nommé Euchodius, afin qu’il fût baptisé par lui ; et ensuite il reçut l’ordre sacerdotal. Lui donc, tandis qu’il demeurait encore dans les années enfantines, loua Dieu sans cesse, de sorte que ce prophétique dicton semblait convenablement s’accomplir en lui : « De la bouche des enfants et des nourrissons tu as parfait la louange » [Ps 8, 2 ; Mt 21, 16]. Mais l’enfant ne goûta rien des nourritures idolâtres ou autres impures. Et lorsqu’il parvint à l’âge de garçon, imitant son Maître le Christ, il obéit humblement à ses parents.
7 Mais après qu’il eut diligemment appris la divine page sous l’enseignement de saint Finnian, divinement inspiré il vint en temps voulu à la terre longtemps auparavant marquée. Et lui, fait moine parmi les moines, choisit un lieu désert, à savoir celui qui est appelé Damynis, afin que là avec les siens il servît Dieu dévotement. Et puisque, selon l’Évangile, il souhaitait multiplier les talents qui lui avaient été confiés par Dieu [Mt 25, 16-17], traversant beaucoup de régions, par la puissance de la parole il convertit une multitude nombreuse à la foi du Christ et les fortifia par des miracles.
8 En un certain temps, alors qu’un des moines préparait du pain pour l’usage nécessaire et n’avait pas de feu avec lequel durcir le pain préparé, l’homme de Dieu Lasrianus, ayant compassion de son imprudence et mû par la piété, prit deux morceaux de bois dans ses mains, souffla dessus de sa bouche bénie, et miraculeusement y alluma le feu, et par ce feu le pain fut cuit.
9 Une certaine vierge, accablée d’une douleur de la matrice, vint à lui, lui demandant la guérison en l’honneur du Christ. Et lorsque l’homme de Dieu eut marqué sa matrice du signe de la croix salvatrice, il la rendit aussitôt à sa santé première.
10 L’homme de Dieu Lasrianus, avec ses moines, en un certain temps de famine fut grandement épuisé par la faim durant l’espace de quarante jours et autant de nuits, de sorte qu’ils ne prirent aucune nourriture corporelle du tout, excepté seulement tant de grain que chacun pouvait tenir dans la paume de sa main, et outre cela des herbes et les fruits des arbres. Et bien qu’au-dehors ils endurassent ainsi l’extrême pauvreté, au-dedans néanmoins, rafraîchis par la douceur de la parole évangélique, ils se consolaient sans cesse par de mutuels saints entretiens.
11 Au même temps deux lépreux vinrent à l’homme de Dieu, suppliant humblement qu’ils pussent obtenir de lui nourriture et logement. Lesquels, comme un amoureux de l’hospitalité, il reçut avec joie, et aussitôt appela le cellérier du monastère, lui disant : « Va, dit-il, et nourris-les suffisamment, car ils ont très faim. » À lui le cellérier dit : « Tu sais, père, qu’aujourd’hui nous n’avons pas de nourriture dans le monastère dont quiconque puisse être rassasié. » Alors l’homme de Dieu dit au cellérier : « Va au magasin commun, et tourne à ta droite, et quelle que soit la nourriture que les hôtes demanderont, Dieu l’accordant et toi croyant parfaitement, tu la trouveras. » Le cellérier obéit au commandement du père, entrant dans le magasin ; et, comme l’homme de Dieu l’avait prédit, il trouva de quoi nourrir et abreuver suffisamment les hôtes. Car par cette nourriture miraculeusement trouvée, non seulement les lépreux, mais aussi les frères eux-mêmes furent suffisamment restaurés.
12 En une certaine occasion, lorsque les fils de Deglan visitèrent le saint homme Lasrianus, il leur dit : « Écrivez-moi l’Évangile, s’il vous plaît, frères. » Et comme ils n’osaient résister au commandement paternel, et cherchaient un exemplaire duquel écrire, celui qui fournissait l’exemplaire n’accorda que l’espace d’un jour. Le Seigneur donc, souhaitant rendre son saint glorieux, prolongea deux jours naturels sous la lumière d’un jour, comme s’ils étaient un seul jour. Mais ces hommes obéirent à la parole de l’homme de Dieu, et écrivirent le volume des quatre Évangiles en un si grand temps.
13 Peu de jours après, un des moines vit le saint père nu dans l’eau et priant. Mais lui, lorsqu’il s’aperçut qu’il avait été vu par le moine, rougissant lui dit : « Descends dans l’eau, afin que nous tenant ensemble là, nous priions notre Dieu. » Et lorsque le moine obéit, entrant dans l’eau, il ne put en aucune manière y demeurer, parce que cette onde le brûlait comme le feu. À lui le bienheureux Lasrianus dit : « Change, dit-il, de place, et approche-toi de moi de l’autre côté. » Et lorsqu’il eut changé de position, cette eau qui auparavant bouillait fut changée en froid glacial, de sorte que même là le moine ne put se tenir un peu de temps. Alors, tandis que Lasrianus priait et que le moine faisait pénitence de sa témérité, l’eau fut rendue à sa nature propre.
14 En une certaine nuit de printemps, lorsque saint Lasrianus avec ses moines logeait dans la maison d’un certain petit roi, il advint qu’à l’heure du souper, comme une flamme s’éleva, la maison du logement dans laquelle ils étaient commença à brûler. Et lorsque l’homme de Dieu s’en aperçut, il commanda aux siens de fuir vers les bras de la prière, de peur que toute la maison ne périsse par le feu. Cela fait, lui-même levant la main marqua la maison du signe de la croix salvatrice, et cette flamme vomissant le feu, comme si elle n’avait jamais été, disparut. Mais le roi, averti et fortifié par un si insolite miracle, offrit cette région à Dieu et à saint Lasrianus à perpétuité.
15 Mais un certain petit roi, cruel et impie, poussé par un esprit diabolique, dont le nom était Conall le Roux, ne voulant pas croire au Christ, persécuta son disciple. Et lorsqu’il désira exercer sa malice contre l’homme de Dieu et les siens, il se hâta avec une grande cavalerie vers son monastère, afin de le détruire vite avec ses hommes. Alors le Dieu miséricordieux, exaltant les humbles et humiliant les orgueilleux, précipita leurs chevaux à terre, et ils ne purent aller plus loin. Et lorsqu’ainsi les fils de Bélial furent frustrés de leurs désirs, renvoyant leurs chevaux aux leurs, ils coururent très vite à pied. Donc, laissant les chevaux derrière, le petit roi lui-même avec sa troupe se hâta d’arracher le saint de Dieu de sa terre. En ce temps saint Lasrianus était sur une certaine île d’un lac qui en irlandais est appelé Loch Erne.
16 Les hommes infidèles donc, pleins de méchanceté, arrivant au rivage du même lac, et prenant un taureau du magicien du roi, rôti avec du poison, l’apportèrent en aumône au saint homme avec ses compagnons afin de les empoisonner. Mais tandis qu’eux-mêmes naviguaient, le taureau par l’ordre divin fut rendu à la vie, et aussitôt, se précipitant d’un saut impétueux dans le tourbillon, renversa la petite barque, et tous ceux qui y avaient été furent emportés dans l’abîme par le juste jugement de Dieu. Et ceux qui avaient échappé au naufrage retournèrent aux leurs avec honte et tristesse.
17 Alors un de ses hommes, retournant au petit roi, lui rapporta que deux de ses chevaux avaient été pris d’une mort subite. Lorsque le petit roi infidèle entendit cela, il envoya un messager à l’homme de Dieu, afin qu’il se hâtât de rendre ses chevaux de la mort. Et comme l’homme de Dieu se souciait plus du salut des âmes que de son propre labeur, il vint au lieu où les chevaux étaient plutôt écorchés que ressuscités, et par la puissance du Dieu tout-puissant les rendit à la vie. Et après qu’il eut ainsi miraculeusement ressuscité les chevaux, se tournant vers le tyran il dit : « Si, dit-il, tu crois au Christ le Roi, et que tu es baptisé en son nom, tes fils règneront après toi. » Et le tyran dit : « Moi en vérité je ne te suis pas ingrat pour un tel don, parce que par droit héréditaire je dois régner dans cette terre, puisque mon père, mon grand-père, et mon arrière-grand-père et arrière-arrière-grand-père y furent rois. » Et lorsque l’homme de Dieu le vit endurci dans la malice, on dit qu’il prononça sentence sur lui : « Tes fils, dit-il, et toute ta postérité seront privés du royaume pour toujours. » Et ayant dit cela, l’homme de Dieu retourna à son monastère.
18 Mais le petit roi n’échappa pas impunément à la sentence de l’homme de Dieu ; car lorsqu’il était assis dans sa propre maison sur un siège comme de peste, aussitôt en présence de ceux qui se tenaient là il fut frappé de cécité. Alors le païen, sentant dans son propre corps le fléau du Dieu vivant, reprit les magiciens qui ne pouvaient le guérir, ni faire de tels signes comme saint Lasrianus en faisait. Il envoya donc de nouveau vers l’homme de Dieu, afin qu’il vînt à lui et lui rendît la lumière de ses yeux. En conséquence saint Lasrianus vint à lui, et après l’avoir suffisamment instruit dans la foi du Christ, le baptisa ; et alors par la grâce du baptême il reçut la santé de l’homme et de l’âme. Voyant donc qu’il était merveilleusement guéri, le roi s’offrit lui-même et ses possessions à Dieu et à son serviteur Lasrianus comme un sacrifice du soir.
19 Une autre fois aussi, comme Lasrianus allait dans une certaine terre éloignée, des clercs le rencontrèrent ; et regardant leurs livres, il souhaita en écrire un, mais il n’avait pas de plume avec laquelle il pût écrire le livre. Levant donc les mains vers les oiseaux volant au-dessus de lui dans l’air, une plume tomba, avec laquelle il écrivit le livre désiré.
20 Peu de jours après, comme le saint homme partait pour un long voyage, le garçon qui portait ses livres, en un jour brûlant, fut accablé d’une soif non petite. Et lorsque le pieux père vit une certaine femme trayant des vaches, il lui demanda à boire, afin qu’il pût soulager la soif du garçon. Elle, consentant à sa requête, mue par la miséricorde, lui dit : « Non seulement au garçon, mais aussi aux autres qui sont avec toi, je donnerai à boire. » Après qu’ils eurent bu du lait, la femme dit à l’homme de Dieu : « Moi, dit-elle, je suis stérile ; prie Dieu pour moi, afin que je puisse enfanter un enfant. » À elle saint Lasrianus dit : « Appelle ton mari. » Lorsqu’il eut été appelé, il lui ordonna d’apporter de l’eau d’une source voisine. Mais le saint bénit l’eau qui lui fut apportée et la donna à boire à la femme. Après qu’elle eut bu, elle conçut et enfanta un fils, qui progressa tant dans la vie et dans le savoir qu’il fut ensuite ordonné évêque ; et son nom était Fynnchad.
21 Le bienheureux Lasrianus donc, instruit par le divin Esprit, résolut de visiter le siège apostolique. Partant en voyage, il visita son compagnon, à savoir saint Edanus, avant de traverser la mer. À lui saint Edanus dit : « Si, dit-il, tu me donnes une moitié des reliques, je prendrai sur mes épaules les périls de tes voyages. » Donc, tandis qu’ils se promettaient mutuellement de telles choses et se bénissaient l’un l’autre tour à tour, Lasrianus, d’une navigation favorable, vint au port désiré.
22 Alors il advint qu’un certain serpent venimeux, jadis très nuisible aux hommes, lui devint si familier qu’il prit nourriture de sa main sans pourtant lui faire aucun mal. Ensuite, lorsqu’il vint à la cité de saint Martin et souhaita entrer dans l’église là, il la trouva scellée de sept sceaux. Et comme l’homme de Dieu ne pouvait entrer dans l’église, il dit au portier d’ouvrir la porte de l’église. Mais lui, ne voulant pas obéir au commandement de l’homme de Dieu, et méprisant les ordres comme ceux d’un étranger et homme inconnu, voici, aussitôt l’église, bien que fermement fermée, par l’ordre divin s’ouvrit d’elle-même.
23 Après ces choses et beaucoup d’autres miracles accomplis en chemin, arrivant à Rome au soir, il trouva la cité scellée de tous ses verrous. Et lorsqu’il souhaita y entrer et ne trouva aucune entrée, voici, un grand tremblement de terre se produisit, de sorte que tous les verrous de la cité s’ouvrirent d’eux-mêmes. Mais le peuple romain, s’émerveillant et s’enquérant de la cause du tremblement de terre, se rassembla le lendemain en un lieu. Alors un certain homme, se tenant dans le temple, tandis que les autres se taisaient, dit d’une voix forte : « Tandis que je scellais la porte, un certain clerc de l’Occident vint avec ses compagnons à la porte ; et lorsque je lui refusai l’entrée, aussitôt un tremblement de terre se produisit. »
24 Donc, lorsque le saint homme eut été mandé devant le peuple romain, le souverain pontife lui commanda de prêcher au peuple. Mais lui, obéissant au paternel commandement, montant sur la chaire, chercha l’Évangile du Christ. Et les Romains répondirent, l’éprouvant : « Celui qui a ouvert les portes de la cité devant toi peut te donner un livre, s’il le veut. » Mais le bienheureux Lasrianus pria Dieu, les genoux fléchis ; et voici, soudain un ange du Seigneur, tous le voyant, lui apporta un livre, le laissant ouvert sur la chaire. Tandis qu’il parlait encore au peuple et demanda un cymbale, ils répondirent : « De celui de qui tu as reçu le livre, de lui demande aussi le cymbale. » Et lorsqu’il le demanda à l’ange, il l’obtint de même. Et lorsqu’il célébra la messe et prêcha la parole du Christ au peuple, se tournant vers eux il dit : « Celui de ces dons que vous souhaitez choisir, possédez-le. » Mais le peuple, après avoir pris conseil, lui répondit : « Il n’en sera pas ainsi ; mais celui de ceux-ci qui te paraît plus cher, rapporte-le avec toi dans ta patrie. » Lorsqu’il entendit cela, saint Lasrianus dit : « Ce petit Évangile, dit-il, je le porterai volontiers avec moi. »
25 L’homme de Dieu donc, après avoir corrigé les règles et les articles de la foi et porté avec lui des reliques des saints romains, retournant dans sa patrie, trouva dans un certain arbre le cymbale pendant qu’il avait laissé à Rome. Et lorsqu’il le reconnut, il ordonna à ses disciples de le reporter au lieu où il l’avait laissé, de peur qu’il ne fût repris comme pour vol. Mais voici, une chose très merveilleuse advint. Car lorsque ceux qui portaient le même cymbale retournèrent à Rome, ils trouvèrent le même cymbale qu’ils avaient laissé à Rome sur l’arbre même où ils l’avaient d’abord trouvé. Lorsque pour la troisième fois il fut porté à Rome, alors le pape, ayant vu et entendu le miracle, ordonna qu’il fût renvoyé à l’homme de Dieu. De là aussi, du buis dans lequel il fut trouvé, le cymbale fut appelé le « cymbale de buis ».
26 Alors par un voyage prospère il vint à la mer voisine. Mais lorsqu’il n’y trouva aucun navire pour traverser, voyant une grande roche sur le rivage de la mer, il monta dessus, priant le Dieu du ciel, à qui rien n’est impossible, qu’il daignât le porter sur cette roche jusqu’au port désiré, tout comme il porte les autres par un navire façonné de la main d’un artisan pour ce service. Merveille à dire : la lourde roche, flottant sur la mer contre sa nature, porta l’homme de Dieu en guise de navire, et, dirigée par le commandement divin, vint jusqu’en Irlande. De là, en témoignage de ce miracle, la même roche, faite en forme de bassin, demeure dans l’église de Damynis jusqu’à ce jour.
27 Ayant donc été reçu comme hôte par saint Edanus, à savoir Moedoc, il lui remit une partie des reliques qu’il avait apportées avec lui de la cour romaine. Après cela il vint à ses propres moines, qui le reçurent avec une grande joie. Il apporta avec lui les reliques des apôtres Pierre et Paul, et des saints Laurent et Clément, qu’il plaça dans son petit cimetière, afin qu’à tous ceux qui choisiraient la sépulture là, il leur fût compté comme Rome elle-même pour toujours.
28 Mais saint Lasrianus, lorsqu’il fut en âge parfait, alla vers saint Finnian, son maître, le priant de daigner venir avec lui pour consacrer son monastère. Et lorsque celui-ci, avec d’autres saints, fut venu à son monastère, ils y demeurèrent avec lui une année. Et comme ils vivaient sur une certaine île là qui en irlandais est appelée Inys Cometa, le feu leur manqua. Mais ils envoyèrent un petit garçon, dont le nom était Luranus, vers un lieu voisin, afin qu’il leur apportât du feu. Mais lui, apportant le feu avec lui, lorsqu’une soudaine tempête éclata, se noya. Mais tandis que les autres saints l’ignoraient, Lasrianus cria d’une voix forte au Seigneur pour la résurrection du garçon. Et aussitôt le garçon Luranus, comme réveillé d’un profond sommeil, vint à eux avec ses torches allumées.
29 Une autre fois aussi, comme il prêchait la parole de Dieu au monastère de Bangor, il fut soulevé par les anges du lieu où il était assis jusqu’aux fenêtres de l’église. Et ce jour-là beaucoup à travers lui crurent au Christ, louant Dieu en ces choses qu’ils avaient entendues et vues.
30 Une autre fois, saint Lasrianus avec ses saints vint à la cité royale appelée Temoria. Et lorsque les hommes de Dieu eurent dressé leurs tentes là, et que cette nuit la neige était tombée fortement, seule la tente de saint Lasrianus demeura intacte de la neige. Lorsque le roi Dermicius, se levant le matin, vit cela, il demanda aux siens de quel saint était cette tente qui était demeurée indemne de la neige. Ils lui dirent : « Cette tente est de saint Lasrianus, abbé de Damynis. » Le roi répondit : « Le feu surpassant de l’amour divin resplendissant en lui fait fondre les neiges. »
31 À cette époque saint Lasrianus demanda au prophète du roi, qui était appelé Becc mac De, lequel le contredisait, si l’âme du fils du roi, qui était mort auparavant, était en enfer ou au ciel. Et lorsque le prophète répondit qu’il était au ciel, saint Lasrianus au contraire dit qu’il était en enfer ; et cela il le montra vrai devant tous. Car Dieu ouvrit miraculeusement les yeux de ceux qui se tenaient là, de sorte que par un signe sûr ils virent l’âme du fils du roi être au lieu des châtiments. Mais la langue du magicien menteur, en signe de sa fausseté, s’enfla dans sa bouche.
32 Au même temps une grande pestilence s’éleva dans la terre, de sorte que les hommes suffisaient à peine à ensevelir les cadavres des mourants ; raison pour laquelle les hommes de Dieu dirent entre eux que chacun d’eux devrait prier Dieu afin que la peste fût ôtée du peuple. Et lorsque saint Lasrianus à son tour prolongea la nuit en prières, et, laissant son manteau à sa place, se mit à écrire, lorsque les autres se levèrent le matin ils virent une flamme de feu s’élevant de son manteau au ciel.
33 Il y avait un certain jeune prêtre dissolu demeurant près du monastère de l’homme de Dieu, s’abandonnant de toute manière aux désirs de la chair. Lorsque l’homme de Dieu le vit se baignant dans l’eau, il lui dit : « Moi, dit-il, je m’afflige grandement que ton corps, bien que beau, t’entraîne vers des lieux ténébreux et non vers des lumineux. » Alors lui, transpercé de cœur, fit pénitence ; et à travers la prière de l’homme de Dieu il fut frappé de lèpre. Car cette infirmité temporelle était comme une gardienne de la santé spirituelle dans l’âme : « Car c’est alors que je suis fort, dit Paul, quand je suis faible » [2 Co 12, 10].
34 Mais saint Columba visita saint Lasrianus, son confesseur, après la bataille de Culdremne, lui demandant un conseil salutaire, comment après le meurtre de beaucoup qui y avaient été tués il pourrait le mieux mériter de recevoir la faveur de Dieu et la rémission des péchés. Le bienheureux Lasrianus donc, scrutant diligemment les mystères des divines Écritures, lui commanda de délivrer des châtiments autant d’âmes qu’il avait été la cause de la destruction d’âmes. Et avec cela il lui commanda de demeurer en exil perpétuel hors de l’Irlande. Et de là vint la coutume que tous les successeurs de saint Columba devraient montrer révérence et honneur aux successeurs de saint Lasrianus.
35 Le bienheureux Baithinus, dormant une nuit, vit une vision merveilleuse, dont il ne pouvait comprendre le mystère par lui-même. S’éveillant donc du sommeil, il la fit connaître au bienheureux Columba pour être interprétée, disant : « Car j’ai vu trois chaises resplendissant d’un éclat surpassant et étincelant d’une merveilleuse clarté ; dont l’une était d’or, l’autre d’argent, et la troisième de verre. »
36 Mais le bienheureux Columba, puisqu’il était comme un autre Daniel dans l’interprétation des songes, parla ainsi : « La chaise d’or, dit-il, que tu as vue, appartient à Ciarán, fils de l’artisan, qui par la ferveur de la charité et par sa couleur resplendissante, comme l’or en couleur et en valeur, surpasse tous ses contemporains. Mais la chaise d’argent que tu as vue appartient à saint Lasrianus lui-même, qui brille devant les autres par l’éclat de l’éloquence et de la sagesse. Mais la troisième chaise, à savoir celle de verre que tu as vue, me sera donnée par mon Seigneur, parce que par nature je suis fragile, et souvent occupé par l’amour des amis et parents charnels. Car plus nous aimons les choses inférieures, moins nous aimons les choses supérieures et célestes. »
37 Une autre fois saint Brendan, partant en pèlerinage, visita le bienheureux Lasrianus avec ses compagnons. Et comme saint Lasrianus était excessivement soucieux de nourrir les frères, parce que le pain manquait dans le monastère et qu’un jour de jeûne était alors tombé, enflammé de la ferveur de la charité il commanda aux frères au nom du Seigneur de prendre les viandes qui avaient été préparées avec action de grâces. Obéissant à son commandement, les frères prirent ce qui avait été mis devant eux, obéissant non moins qu’ils ne le désiraient avidement. Mais un certain néophyte qui était avec saint Brendan, transgressant le commandement, garda sa portion jusqu’au matin du lendemain. Et lorsque ce même néophyte, se levant le matin, toucha de sa main ce qu’il avait gardé, aussitôt ses doigts versèrent une pluie sanglante. Lorsqu’il vit ce miracle, l’homme, mû à la pénitence, reconnut sa faute, et le sang cessa ; et cette chair qu’il avait gardée fut aussitôt changée en pain de froment.
38 Une autre fois, lorsque son disciple, nommé Factnatheus, l’avait laissé seul enfermé dans son oratoire, il entendit derrière lui des voix conversant avec lui et lui répondant. Et lorsque le disciple s’émerveilla de cela, revenant il adjura l’homme de Dieu de lui faire connaître les secrets qu’il avait entendus. Mais lorsqu’il ne voulut pas dévoiler la révélation d’un si grand mystère, le disciple témérairement jura qu’il ne prendrait jamais nourriture à moins qu’il ne le fît participant de ce secret. Ayant compassion de la témérité de celui qui avait juré, l’homme de Dieu Lasrianus dit : « Comme le temps de mon passage de ce monde approche, les très bienheureux apôtres Pierre et Paul, avec la mère de mon Seigneur Jésus-Christ, sont à cette heure venus à moi pour me consoler et me prévenir, afin que la tribulation et la mort qui me menacent ne me rendent pas triste, mais plutôt joyeux ; parce que la gloire que Dieu a promise à ceux qui l’aiment sera, à travers l’intercession de ceux-ci, après le cours de cette vie, sans doute rendue » [1 Co 2, 9].
39 Mais après ces miracles et beaucoup d’autres qui ne sont pas écrits dans ce livre, après la conversion de beaucoup d’infidèles à la foi du Christ, et après d’innombrables combats contre les païens et les hérétiques, l’homme de Dieu Lasrianus s’endormit heureusement dans le Seigneur ; qui avec le Père et le Saint-Esprit vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.