1 Egbin, né dans les contrées de Grande-Bretagne, reçut une éducation dans les arts libéraux jusqu’à l’âge de quinze ans dans la maison de son très noble père. À la mort de son père, sa mère se réfugia au monastère de saint Sampson, qui, après l’avoir consacrée par le voile sacré, la consacra à Dieu et, après avoir rasé la tête de son fils Egbin, fit de lui un clerc. Après être resté auprès de lui pendant quelques années et l’avoir servi sans relâche, alors qu’il célébrait la messe un jour, il entendit les paroles du Seigneur dans l’Évangile : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple. » Poussé par cette voix, il abandonna tout, se rendit auprès du saint abbé Similianus et, revêtant l’habit monastique, se soumit au joug du Seigneur au monastère de Taualocus. Dans ce monastère vivait saint Winwaloe, prêtre et moine ; celui-ci, ayant été choisi comme abbé, avait pour habitude de se rendre à la cellule de l’abbé, située à un mille du monastère, pour y offrir des sacrifices, et pour cela, il prit le diacre Egbin comme compagnon.
2 Un jour donc, alors qu’ils s’y rendaient, ils trouvèrent un lépreux gisant dans les champs, couvert de plaies, qui leur demandait de l’aide d’une voix pleine de larmes. Interrogé sur son mal, celui-ci répondit en soupirant : « Mon corps est en proie à de terribles douleurs ; mais il y en a une si insupportable que, si je passe cette journée sans qu’on m’aide à la soulager, je crains que ma mort ne soit proche : car mes narines, pleines d’immondices, sont consumées par la brûlure de cette maladie. » Alors Egbin, le saisissant par les flancs, le releva du sol, et Winwaloe tendit la main vers ses narines ; mais le pauvre homme se mit à pleurer d’une voix ému : « Ne prends pas, ô ancien, mes narines entre tes mains : car la douleur ne le permet pas ; mais si tu souhaites soulager ma douleur, tu le peux, si, en touchant mes narines avec la douceur de ta langue, tu en chasses la démangeaison. » Alors, s’humiliant — alors qu’il pensait soulager la douleur du pauvre homme —, il reçut dans sa bouche la chair du Fils de Dieu. Dès qu’il l’attira vers lui, une pierre merveilleuse tomba dans sa bouche. Et le bienheureux Egbin, tenant le Seigneur par les flancs, leva les yeux, vit le ciel s’ouvrir, et au-dessus de la tête du Seigneur qu’il tenait apparut une sainte croix ; il vit des anges venir à la rencontre du Seigneur ; et il dit au prêtre : « Père, je crois que celui que je tiens entre mes mains est le Seigneur Jésus-Christ, qui s’est livré pour nous. » Et lorsqu’ils voulurent tenir le Seigneur entre leurs mains, Il s’éleva dans les nuages en disant : « Vous n’avez pas eu honte de moi, mes serviteurs, dans ma détresse, et je n’aurai pas honte de vous dans le royaume de mon Père. Votre héritage est avec moi ; et pour ceux qui se souviennent de vous dans leurs prières, il y a le salut dans mon royaume. » Ces paroles prononcées, il disparut de leur vue et fut accueilli au ciel au son d’une voix puissante. Ils entendirent bien la voix, mais ne virent personne. Et lorsqu’ils eurent loué le Seigneur, stupéfaits, Winwaloe dit à Egbin : « Cela nous est arrivé grâce à tes mérites, mon frère, toi qui fais preuve d’une telle humilité et d’une telle obéissance que tout ce qu’une langue humaine peut ordonner, tu l’accomplis avec le cœur le plus dévoué. » Egbin répondit : « Il n’en est rien, père : mais toi, qui offres chaque jour la chair et le sang du Seigneur, tu as mérité de Le voir en Son propre corps, Lui que tu portes sans cesse dans ton âme. »
3 Finalement, lorsque les Francs eurent ravagé la Bretagne, saint Egbin, cherchant refuge en Irlande, construisit dans la forêt appelée Nectensis une hutte et une église, tel un pauvre pèlerin ; c’est là qu’il servait le Seigneur avec assiduité, et un jour, il guérit un boiteux qui lui demandait l’aumône au nom du Christ. Une certaine femme lui demanda également de guérir son fils paralytique. Il lui répondit : « Nous sommes des pécheurs, ce genre de miracle ne fait pas partie de nos pratiques ; mais si vous souhaitez que votre fils soit guéri, emmenez-le au sépulcre de sainte Brigide. » Et elle : « Là-bas, ô père », dit-elle, « je l’ai déjà emmené, mais une certaine nuit, une fois les veillées terminées, j’ai entendu une voix qui me disait : “Dans le bois de Nectan réside Egbin, serviteur de Dieu ; si tu lui amènes ton fils, tu obtiendras sa guérison par ses mérites.” Le Seigneur est vivant, je ne partirai pas d’ici avant d’avoir ramené mon fils sain et sauf devant moi. » Alors le saint, entrant dans l’oratoire, se coucha en prière devant l’autel, jusqu’à ce que le jeune homme, venant de la maison de sa mère, dise : « Je te rends grâce, père, toi qui m’as rendu visite alors que j’étais alité et qui m’as relevé de tes mains, et qui as guéri une si grande infirmité. » Alors le saint homme, se levant, bénit Dieu et ordonna au jeune homme de n’en parler à personne, car il n’avait pas été guéri par ses propres mérites, mais par la grâce de Dieu.
4 Et le saint de Dieu vécut en ce même lieu vingt ans, accomplissant l’œuvre de Dieu et rendant la santé aux infirmes. Là, il pratiquait une telle abstinence que la nourriture ne pénétrait pas en lui pendant une semaine, à l’exception du pain et de l’eau le cinquième jour de la semaine. Et il ne buvait de vin que lorsqu’il communiait. Et alors qu’il avait déjà près de quatre-vingt-trois ans, accablé par une douleur aiguë, il rassembla les frères habitant sur la même île, leur annonça sa mort, et, les ayant recommandés à Dieu, rendit l’esprit le quatorzième jour avant les calendes de novembre.
Un récit. #
1 Certains frères vinrent trouver un vieillard, accompagnés d’un homme tourmenté par un démon, afin que celui-ci soit guéri par le vieillard. Le vieillard donc, après avoir longuement supplié, dit au démon : « Sors de cette créature de Dieu. » Et le démon répondit : « Je sors. Mais je te demande une chose : dis-moi qui sont les chevreaux, et qui sont les agneaux. » Et le vieillard dit : « Les chevreaux, en effet, sont tels que moi ; mais les agneaux de Dieu, qui le sait ? » Et le démon, entendant cela, s’écria d’une voix forte : « Écoute — à cause de ton humilité, je sors. » Et il sortit à l’heure même.
2 À un certain frère, le diable apparut sous la forme d’un ange de lumière, et lui dit : « Je suis Gabriel, et j’ai été envoyé vers toi. » Mais celui-ci lui répondit : « Veille à ne pas avoir été envoyé à un autre ; car je ne suis pas digne qu’un ange me soit envoyé. » Le diable disparut aussitôt. Les anciens avaient coutume de dire que si, en vérité, un ange t’apparaissait, il ne fallait pas l’accueillir à la hâte, mais t’humilier en disant : « Je ne suis pas digne de voir un ange, moi qui vis dans le péché. »