1 Un certain roi nommé Keredicus avait de nombreux enfants, dont l’un, nommé Carantocus, un garçon au bon caractère, commença à accomplir ce qui plaît à Dieu. Puis les Écossais vinrent et occupèrent presque toute la région au prix de combats. Et le roi Keredicus, épuisé par l’âge et les guerres, ne pouvant résister à ses ennemis, s’entendit dire par les anciens de son peuple : « Tu es vieux, seigneur, et tu ne peux plus combattre : nous devons couronner ton fils Carantocus roi. » Entendant cela, Carantocus, qui aimait le Roi céleste plus qu’un royaume terrestre, et la volonté de son Seigneur plus que la faveur des hommes, prit la fuite ; et après avoir acheté une besace et un bâton à un mendiant, il se mit en route, et, suivant une colombe envoyée devant lui par Dieu, il arriva en un lieu très agréable, où il construisit une église, s’y installa et rendit ses louanges pieuses à Dieu.
2 Ayant embrassé la pureté et l’innocence dès son plus jeune âge, il se rendit finalement en Irlande, attiré par l’amour de saint Patrick. Et lorsqu’il fut arrivé là-bas, après s’être concertés, ils décidèrent de se séparer, l’un allant à gauche et l’autre à droite, car de nombreux clercs marchaient avec eux ; et ils convinrent de se retrouver une fois par an. Or, Carantocus commença à résider en Irlande trente ans avant la naissance de saint David, l’évêque ; et partout où il allait, un ange du Seigneur, sous la forme d’une colombe, l’accompagnait ; et il changea son nom, dans leur langue, en Cernath. Partout où il allait, il accomplissait des miracles et des prodiges, et guérissait plusieurs milliers d’hommes affligés de maladies incurables, à savoir les aveugles, les boiteux, les sourds et les muets, ainsi que ceux qui souffraient de quelque infirmité que ce soit. Car les œuvres du bienheureux Cernacus, qui est aussi Carantocus, extrêmement merveilleuses et dignes de louanges, sont rapportées en Irlande, et la grâce qui fut donnée aux apôtres s’est également accomplie en lui. Car il s’est révélé un merveilleux soldat du Christ et un abbé spirituel, un maître plein de patience, proclamant ce qui est juste à tous. Vivant de nombreuses années, il pardonna les crimes incroyables des pécheurs et fit monter d’innombrables prières jour et nuit.
3 Et après avoir converti de nombreux peuples d’Irlande à la foi et après que Dieu eut accompli de nombreux miracles par son intermédiaire, il revint dans sa région natale de Ceredigion, dans sa grotte, accompagné de nombreux clercs. Et le Seigneur lui accorda d’en haut un autel honorable, dont personne ne pouvait discerner la couleur ; puis, arrivant enfin à la rivière Severn, il jeta l’autel dans la mer, afin qu’il aille en avant là où Dieu voulait qu’il se rende. À cette époque, Catho et Arthur régnaient sur ce pays ; et Arthur parcourait les environs à la recherche d’un serpent immense et redoutable qui avait ravagé de nombreux champs. Alors Carantocus vint saluer Arthur, qui reçut avec joie une bénédiction de sa part. Et le saint lui demanda s’il avait entendu dire où son autel avait échoué. Et il répondit : « Si j’ai un prix à demander, je te le dirai. » « Quelle récompense, dit le saint, souhaites-tu demander ? » Le roi répondit : « Que tu fasses sortir le serpent qui se trouve près de toi, si tu es un serviteur de Dieu, afin que nous puissions le voir. » Alors l’homme de Dieu s’en alla prier le Seigneur ; aussitôt, le serpent surgit dans un grand vacarme, tel un veau courant vers sa mère ; et il baissa la tête devant le vieil homme de Dieu, tel un serviteur obéissant à son maître, le regard doux et humble. Et il passa son étole autour de son cou, et le conduisit comme un agneau. Son cou était semblable à celui d’un taureau, et l’étole pouvait à peine l’enlacer. Ils se rendirent ensemble à la forteresse, et après avoir salué le roi Catho, ils furent bien accueillis par lui. L’homme de Dieu amena le serpent au milieu de la salle, et certains tentèrent de le tuer, mais le saint ne permit pas qu’on le tue, affirmant qu’il était venu par la parole de Dieu pour détruire les pécheurs qui se trouvaient en ce lieu, et pour manifester la puissance de Dieu à travers lui. Puis le saint sortit par la porte de la forteresse, le libéra et lui ordonna de s’en aller sans jamais oser faire de mal à quiconque. Et il en fut ainsi.
4 L’homme de Dieu récupéra son autel, qu’Arthur avait songé à transformer en table pour y manger — mais tout ce qui y était posé était projeté au loin. Après cela, une voix vint du ciel vers l’homme de Dieu, lui ordonnant de jeter l’autel à la mer ; et lorsqu’il eut fait cela, il envoya chercher Catho et Arthur pour s’enquérir de l’autel. Et on leur rapporta qu’il avait échoué à l’embouchure d’un certain fleuve. Et le roi dit : « Donnez-lui douze parcelles de terre à l’endroit où l’autel a été trouvé. » Et lorsqu’une église y eut été construite, il s’y installa. Peu de temps après, une voix lui parvint à nouveau du ciel, lui ordonnant de quitter sa terre natale pour se rendre en pèlerinage en Irlande. Là, après une longue et heureuse vie, riche en œuvres saintes, il reposa en paix, le dix-septième jour avant le 1er juin, et fut enterré dans sa propre ville, qui porte le nom de Chernac en son honneur.
Un autre récit #
1 [Ajouté dans le manuscrit de Tibère.] Car on lit dans les Vies des Pères qu’il fut rapporté à un certain évêque que deux matrones menaient une vie immorale. Troublé par cela, il soupçonna que d’autres encore étaient peut-être du même genre ; il se mit à implorer Dieu afin d’en avoir la certitude. Or, après la messe, tandis que chacun venait communier, il discerna, à leurs visages, les âmes — à quels péchés chaque âme était soumise. En effet, chez les pécheurs, il voyait des visages noirs, mais chez certains, des visages comme brûlés par la chaleur, aux yeux rouges et injectés de sang ; chez d’autres encore, des visages radieux et des vêtements blancs. Et tandis que certains recevaient le corps du Seigneur, celui-ci les brûlait et les enflammait ; mais pour d’autres, il devenait comme une lumière en eux, et, entrant par la bouche, il illuminait tout leur corps. Parmi les femmes se trouvaient également ces deux femmes qui avaient été accusées devant cet évêque : elles avaient un visage clair et honorable et étaient revêtues d’une robe blanche ; et lorsqu’elles eurent pris part aux mystères du Christ, elles furent illuminées comme par une lumière. Et l’évêque, émerveillé, supplia le Seigneur de lui faire connaître la signification de cette vision. Et par un ange du Seigneur qui lui apparut, il s’enquit au sujet de ces deux femmes pour savoir si cette première accusation était vraie ou fausse. L’ange affirma que tout ce qui avait été dit à leur sujet était vrai ; et que, en recevant le corps du Christ, leurs visages étaient resplendissants et qu’elles portaient une robe blanche, car elles s’étaient repenties de leurs actes et, s’étant détournées de ceux-ci, avaient mérité d’obtenir le pardon par leurs larmes, leurs gémissements, l’aumône aux pauvres et la confession ; et, ayant obtenu la transformation divine et ayant été absoutes de leurs crimes, elles vivent désormais sobrement, justement et pieusement. Mais l’évêque dit qu’il ne s’étonnait pas tant de la transformation de ces femmes — car cela est arrivé à beaucoup — que du don de Dieu, qui non seulement ne leur avait pas infligé de tourments, mais avait même daigné leur accorder une si grande grâce. L’ange dit : « Tu t’en étonnes à juste titre, en tant qu’homme ; mais notre Seigneur, puisqu’il est par nature bon et miséricordieux envers ceux qui se détournent de leurs propres fautes et s’approchent de lui par la confession, non seulement ne les laisse pas subir de tourments, mais détourne même sa colère d’eux et les rend dignes d’honneur. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour lui : alors qu’ils étaient encore ses ennemis, il a choisi de mourir pour eux — à combien plus forte raison absout-il des châtiments ceux qui font partie de sa maison et qui font pénitence pour ce qu’ils ont commis ? Sachez donc ceci : aucun péché des hommes ne l’emporte sur la clémence de Dieu — qu’il suffise à chacun d’effacer par la pénitence les mauvaises actions qu’il a commises autrefois par de bonnes actions. Car, puisque Dieu est miséricordieux, il connaît la faiblesse du genre humain, la force des passions, ainsi que la puissance et la ruse du diable ; et envers les hommes qui tombent dans le péché, comme envers des fils, il est indulgent et attend leur amendement, faisant preuve de patience à leur égard. Mais envers ceux qui se repentent et implorent sa bonté, comme envers des infirmes, il est compatissant et, aussitôt, les délivre de leurs tourments et leur accorde les bienfaits préparés pour les justes. » Mais l’évêque dit à l’ange : « Je t’en prie, dis-moi aussi quelles sont les différences entre ces visages et à quels péchés chacun d’entre eux est soumis. » « Ceux-là », dit l’ange, « qui ont un visage resplendissant et joyeux, vivent dans la sobriété, la chasteté et la justice. Mais ceux qui ont le visage noir sont les auteurs de fornication et de luxure, et se livrent à d’autres crimes et offenses. Quant à ceux dont le visage semblait injecté de sang et rouge, ils vivent dans la malice et l’injustice ; ce sont des calomniateurs, des blasphémateurs, des trompeurs et des meurtriers. » L’ange lui dit encore : « Aide-les si tu désires leur salut ; car c’est aussi pour cette raison que tes prières ont été exaucées, afin que, par des avertissements et des supplications, tu puisses les amener à s’améliorer par la pénitence. »