1 Par la grâce divine, nous avons été placés dans un cadre propice au mystère de la religion, dans un silence paisible et tranquille. Ici, le Seigneur a appliqué la lime salutaire de Sa correction à la rouille qui s’était formée à force de sécurité prolongée.
2 En cela, dis-je, un grand repos nous a été accordé — pourvu que nous le reconnaissions —, une véritable liberté. À mesure que nous gagnons de nouveaux fidèles grâce au commerce de la charité et que nous nous réjouissons du salut de ceux que nous avons acquis, nous en venons à comprendre que, au milieu de ces bénédictions, nous ne déplorons pas notre exil actuel. Au contraire, nous reconnaissons que nous n’avons pas perdu notre patrie, mais que nous l’avons simplement échangée.
3 Car tandis que les fidèles serviteurs de Dieu manifestent la bonté de leur dévouement en nous venant en aide dans nos besoins, nous nous trouvons sans demeure fixe et pourtant possesseurs de toutes choses, sans richesse matérielle et pourtant véritablement riches. En effet, nous enrichissons même ceux qui partagent notre consolation. D’une manière merveilleuse, nos bienfaiteurs tirent profit des pauvres, et des nécessiteux ils récoltent un gain éternel.
4 Cependant, par la générosité du Seigneur, j’ai reçu ce premier grand don : que mon très cher Ruricius, après avoir enduré les tempêtes de cette vie, ait orienté la proue de son salut vers le port de la foi, guidé par la main puissante du Très-Haut. Ayant dépassé les ombres d’alliances trompeuses et les illusions de rêves éphémères, il en est venu à aspirer à ce qui est durable et solide. Enfin, il a méprisé le monde, rejetant sa grande misère, et a au contraire acquis le vrai bonheur et le profit en abandonnant un monde qui pérît. Avec une fidélité tout aussi grande, il a renoncé aux choses éphémères de cette vie, les considérant comme rien ; par son mépris de la richesse, il a abandonné ce qui ne pouvait plus lui servir.
5 Ainsi, avec le même zèle que celui avec lequel nous nous consacrions autrefois aux activités mondaines, servons désormais le Seigneur avec une dévotion inébranlable. Et puisque ta bonté m’incite à lui parler plus sévèrement pour la guérison de ses péchés, et puisqu’il ne recule pas devant la vérité de cette parole — « Le juste est son propre accusateur au commencement » —, veillons avant tout contre les défaillances tant de la parole que du cœur.
6 En effet, si vous prenez soin de garder votre cœur, vous n’aurez pas de peine à discipliner votre langue. Celui qui est prudent dans ses pensées mettra facilement un frein à ses lèvres. Car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle. Ce qui est dit à haute voix prend d’abord forme dans l’atelier de la conscience. La bouche ne fait qu’exprimer ce que l’intériorité dicte. L’esprit commande, la langue obéit ; ainsi, l’enseignement divin nous apprend que tout ce qui jaillit dans la parole est d’abord conçu dans la pensée. Que l’âme ordonne donc ce qui est juste, afin que la bouche ne prononce pas ce qui est indigne.
7 Et comme il existe deux sortes de jeûne : l’une consiste à réfréner l’appétit pour les plaisirs séducteurs des mets délicats, afin que l’homme extérieur et terrestre, dompté par le joug de la croix, se consume dans une faiblesse salutaire. L’autre sorte de jeûne, cependant, est bien plus noble et bien plus précieuse, une sorte à laquelle aucune infirmité ne peut résister : à savoir, gouverner les mouvements de l’âme, réprimer les troubles irrationnels ou le tumulte des pensées contradictoires par le jugement intérieur, et s’engager dans une sorte de lutte contre les assauts cachés ou contre les ennemis au sein de sa propre maison, par l’autorité d’une foi qui riposte. Par la bienveillance, la douceur, la patience et la sérénité, on cultive l’image de Dieu sur le visage de l’homme intérieur, dont la beauté, fruit de l’art du Créateur, n’est pas imprimée sur l’apparence corporelle, mais sur la forme de l’âme.
8 Un homme qui médite sur des questions spirituelles et divines ne doit pas être brisé par le chagrin ni ébranlé par la joie. Au contraire, un cœur fermement ancré dans la crainte de Dieu doit faire preuve d’une grande constance, afin que la noble introduction de ce petit livre puisse s’appliquer à nous également — là où le magnifique Elkana, dont le nom signifie « possession de Dieu », est décrit en langage mystique comme « un certain homme ». C’est-à-dire qu’il était toujours le même, car rien en lui n’était incertain, rien n’était hypocrite, rien n’était changeant ni incohérent. Il restait inébranlable dans l’ordre des vertus, insensible aux circonstances qui auraient pu égarer d’autres. Les temps changeants ne le changeaient pas, pas plus que les légères brises de la fortune ne le ballottaient çà et là comme les vagues de la mer.
9 De la même manière, un serviteur fidèle de Dieu, fermement enraciné dans le vaste fondement de la foi, ne devrait être transformé que par le Christ agissant en lui — de sorte qu’il soit constamment revêtu de nouvelles grâces, que des vertus fécondes soient semées dans le champ de son cœur, et que les éléments nuisibles soient éliminés. Et puisque la parole divine ordonne à ses soldats : « Lorsque tu partiras en guerre et que tu feras prisonnière une femme, tu lui couperas les cheveux et tu lui tailleras les ongles avant de la prendre pour épouse », de même devons-nous, ceints de la crainte du Christ, soumettre la sagesse du monde — en la soumettant à la sagesse spirituelle — car elle a été créée à l’origine par Dieu comme simple, incorruptible et pure. Nous devons en retrancher les excès en éliminant ses vices et l’unir à nos cœurs dans une union chaste.
10 Avant toute chose, dans la mesure où l’aide de Dieu le permet, efforçons-nous de vaincre en nous-mêmes les passions des cinq sens. Car tout ce qui plaît à la vue, tout ce qui attire par l’odorat, tout ce qui séduit par le toucher, tout ce qui ravit le goût, et tout ce qui corrompt par l’ouïe — tout cela, si mal utilisé, détournera l’attention de l’esprit des choses spirituelles pour la diriger vers les choses terrestres.
11 C’est pourquoi, tout comme le père de la foi [Abraham] a vaincu ces cinq rois grâce au nombre mystérieux 318 caché dans la lettre, de même, avec l’aide du Seigneur et par sa croix, efforçons-nous de vaincre les attraits de ces cinq vices principaux. Car chez les Grecs, tant le signe de la croix que le nom sacré de Jésus portent la valeur numérique de ce même mystère.
12 Grâce à ces armes, ceux qui vaincront les plaisirs de la chair seront jugés dignes d’entendre : « À celui qui vaincra, je donnerai la couronne de vie », et « Celui qui vaincra ne subira pas de mal par la seconde mort ».
13 Ainsi, vous méprisez facilement les choses terrestres ou vous les distribuez comme un prêteur, car vous gardez à l’esprit ce moment où les pécheurs brûleront comme de l’herbe sèche, où ils seront consumés par la fureur sans fin de la Géhenne, dont la fumée s’élève pour toujours et à jamais. Ceux qui ont négligé les dons qui leur ont été offerts subiront une mort telle qu’ils ne seront même pas autorisés à mourir dans leur tourment — mourant sans jamais périr, vivant à la fois dans la mort et dans la vie sans fin.
14 Quand, dis-je, tu tournes ton esprit prudent vers ce temps futur, comme nous le lisons : « J’entrerai dans ta maison avec des holocaustes », c’est-à-dire lorsque tu franchiras triomphalement la porte de la vie, portant le fruit des bonnes œuvres et paré des marques de la justice, après avoir vaincu la chair. À ce sujet, il est également écrit : « Les filles de Tyr chercheront à gagner ta faveur par des offrandes », ce qui signifie que les âmes des nations rassemblées auprès du Christ offriront des dons à leur Seigneur avec reconnaissance, en disant : « Voici, j’ai multiplié le talent que tu m’as donné. Reçois ce qui t’appartient avec les intérêts, Seigneur ».
15 Car alors aura lieu un certain échange entre l’humanité et Dieu : l’homme offrira le fruit de son labeur, et Dieu rendra ce qu’Il a promis. En ce temps-là, avec ta « Sarah » — récompensés l’un pour l’autre —, tu seras doublement couronné pour votre salut mutuel. Tu seras alors digne d’entendre : « Bien, bon et fidèle serviteur ! Parce que tu as été fidèle dans peu de choses, je te confierai beaucoup. Entre dans la joie de ton Seigneur ».
16 Alors tu t’émerveilleras de voir comment l’usage des biens présents s’est transformé en possession des biens éternels, et tu te réjouiras de ce merveilleux revirement de fortune, toi qui — glorifié par ceux qui t’ont autrefois trahi — te retrouves heureusement redevable envers eux.
17 Nous confions avec amour notre cher fils Leontius et toute sa maisonnée, jeunes et vieux, à la protection de Dieu par le biais de nos soins dévoués. Que le Seigneur notre Dieu multiplie ses bénédictions sur vous par une longue vie prospère et qui lui soit agréable. Très honorable seigneur, lié à nous par la plus profonde affection et se distinguant de manière unique par toutes les vertus de la piété, nous vous saluons comme un frère bien-aimé.
