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La vie de saint Nivard, évêque de Reims

·5861 mots·28 mins

D’après : Monumenta Germaniae Historica, Scriptores rerum Merovingicarum V, éd. B. Krusch & W. Levison (Hanovre, 1910) — traduit en anglais britannique moderne.

[Préface de Levison, suite du passage précédent] : …les chartes cénobitiques des évêques Berthefrid (664/5) et Drauscius (667) lui sont adressées, entre autres ; enfin, le monastère de Saint-Basole restauré par lui relève de la même étude des affaires monastiques. Pour le monastère d’Hautvillers, on dit aussi qu’il obtint un précepte d’immunité de Childéric II, aujourd’hui perdu, dont l’authenticité est moins certaine. Les biens qui lui étaient échus par héritage paternel et maternel, il les laissa à des monastères et à des églises — comme en témoignèrent son successeur Reolus et ses agents, qui affirmèrent ensuite, contre la revendication de son frère Gundebert sur eux, que « le seigneur Nivard avait transmis toute sa substance pour le remède de son âme aux lieux des saints par ses propres instruments : à savoir, à l’église de Sainte-Marie et de Saint-Remigius, et au monastère d’Hautvillers, et aussi à Verzy où le seigneur Basole repose en corps — de même à Reims au monastère de pucelles où Boba semblait présider comme abbesse, de même aux saints Rufinus et Valerius ou à travers les autres lieux saints. » Peu avant sa mort, il intercéda auprès du roi Childéric, avec d’autres évêques, pour le monastère de Fontenelle (675), à qui une donation fut accordée.

Il mourut en 673 aux calendes mêmes de septembre [1er septembre] — jour que rapportent tant Almannus que l’interpolateur de Wandalbert :

À Reims resplendissent les pontifes de nom renommé — Sixtus, Sinicius, Nivard, en mérite et en vie —

comme le rapportent les auteurs postérieurs.

La Vie de Nivard, que l’on peut établir d’après la diction avoir été écrite au plus tôt au neuvième siècle, manque du nom de l’auteur dans les codices ; mais le moine Sigebert de Gembloux rapporte qu’Almannus ou Altmannus, moine d’Hautvillers renommé au temps d’Hincmar, prélat de Reims, pour son habileté aux lettres, composa la Vie de saint Nivard archevêque de Reims — et à juste titre. Que l’auteur ait appartenu au monastère d’Hautvillers se comprend du fait qu’il s’attarda beaucoup plus longtemps sur ses commencements (ch. 7–10) que sur les autres affaires ; et la diction diffuse de la Vie est la même dont Almannus usa en décrivant les vies d’Helena et de Sindulf et leurs translations dans ce même monastère. Le même zèle pour les réflexions pieuses et les comparaisons allégoriques se détecte çà et là — une verbosité excessive portant sur peu de choses. Mais les peu de choses utiles dans la Vie dépendent des chartes de Reims et d’Hautvillers, dont Almannus en extrait quelques-unes (ch. 6, 7, 9, 10) ; et lui seul mentionne une certaine charte émise sous le nom du roi Childebert, fils de Grimoald (ch. 8). Grâces donc lui sont dues — lesquelles seraient certes plus grandes s’il avait copié les chartes entières au lieu des fables et des vaines paroles dont il fila le petit ouvrage. À l’ouverture du livre il copia la seconde Vie de Wandregisel (ch. 1), dont les traces se trouvent aussi en plusieurs autres endroits ; les Actes de Sébastien semblent lui avoir été connus d’après certains mots (ch. 3). D’un certain catalogue des évêques de Reims il apprit quelle place Nivard occupait parmi eux (ch. 5).

La Vie de Nivard (spécialement ch. 6, 7, 9, 10), Flodoard la copia dans son Histoire de l’Église de Reims II, 7, usant d’un codex semblable à 1a, tandis qu’il emploie les petits ouvrages d’Almannus sur Helena et Sindulf dans les chapitres suivants (II, 8–9). Au même siècle Adso, abbé de Montier-en-Der († 992), narrant les origines du monastère d’Hautvillers dans la Vie de Bercharius ch. 9–13, suivit les pas du même auteur avec une ample couleur de mots ajoutée. Par la suite l’auteur de la Vie de Gundebert ou Gumbert, frère de Nivard, pilla tant cette Vie que Flodoard.

1a) codex de Reims n. 1403, autrefois 1143, treizième siècle, acquis de la bibliothèque du chapitre de Reims et là marqué de la lettre E, usité pour les leçons ecclésiastiques — fol. 185–193v. 1b) codex de Reims n. 1408, autrefois 1142, début du treizième siècle, autrefois de Saint-Thierry de Reims — fol. 163v–167v ; manque des titres des chapitres et de la dernière partie du ch. 4. 2) codex de Charleville n. 229, treizième siècle, autrefois (quinzième siècle) le Livre du monastère de Signy (aujourd’hui Signy-l’Abbaye, dép. Ardennes), marqué (fol. 269v, main du seizième siècle) lettre E numéro XXXIX — fol. 265v–269v ; finit mutilé par des feuillets excisés au ch. 11 : « Et quoniam dignissime » — de sorte que peu de choses manquent à la fin.

Outre ces livres collationnés par B. Krusch, trois codices existaient autrefois qui sont maintenant perdus : l’un du musée des Bollandistes P. Ms. 154 ; un autre du monastère cistercien de Sainte-Marie de Bonnefont (aujourd’hui Bonnefontaine, dép. Ardennes) ; un troisième du cénobium du même ordre d’Igny (dép. Marne). De ces livres — parmi lesquels l’un était semblable à 1a, un autre à 2 — dépend l’unique édition existante de Johannes Stilting, Acta sanctorum, Septembre I, Anvers 1746, p. 278–283.

— W. Levison.

Ici commence la Vie du bienheureux Nivard, confesseur, archevêque de Reims #

1 Le renommé et glorieux archevêque de Reims, Nivard, surnommé Nivo, tira l’origine de sa fameuse naissance des parents les plus nobles et les plus riches. Car on sait qu’il naquit au temps où Childéric, le fort roi des Francs, gouvernait honorablement les sceptres. Ce même bienheureux archevêque fut en outre noblement éduqué — comme il convenait à un très noble — dans le palais du roi, et était parent du susdit très glorieux roi Childéric. Car saint Reolus, qui après lui tint le pontificat du siège de l’église de Reims, eut pour femme — tandis qu’il était encore comte — la fille du roi, à savoir la nièce du bienheureux Nivard. Il y avait aussi des parents et des neveux du saint évêque, comtes très nobles au palais, instruits dans les disciplines auliques et établis à la disposition de très nombreuses affaires — les plus grands hommes du palais royal ; et tout l’homme béni resplendissait, marqué d’une très illustre origine de naissance. Et pour porter plus haut le flambeau d’une si splendide noblesse et une lampe brillamment lumineuse, non moins noble que de souche charnelle, il s’orna de l’excellente disposition d’une vie florissante et prit soin de parer l’accroissement de sa douce enfance de toute sorte de bienséance — et transféra toute la pompe de la vie présente à la noblesse céleste.

2 Qu’il fut livré à l’étude des lettres.

Lorsqu’il était encore dans la première tendre grâce de la plus première enfance — bon de son propre mouvement et prompt de volonté — il s’offrit dévotement tout entier à Dieu. De là il advint qu’il fut livré par ses parents pour être imbu de l’étude des lettres. À qui la puissance de Dieu inspira un esprit si heureux et excellent qu’elle bâtit une digne demeure de sagesse dans le cœur de l’illustre enfant. La grâce du Christ emplit la poitrine de l’enfant ; et tandis qu’il s’efforçait de s’orner des ornements de la science en une merveilleuse beauté, il fit l’épreuve de la vertu aussi dans les choses difficiles et but le fleuve d’un vaste savoir au sein de ce petit âge. Les doctrines publiées des sages, il les cultiva doucement, et par une lecture assidue acquit le sommet du savoir dans ses études. Dieu donna en outre que la disposition de son excellent esprit fût aussi un miracle. Car son esprit était si généreux et d’une si grande beauté d’ingéniosité dans son âme que tous étaient stupéfaits d’admiration pour lui. Il avait, de la part adventice de Dieu, un grand pouvoir pour comprendre ce qu’il entendait et une grande grâce pour énoncer ce qu’il savait. Et lui-même, ayant éprouvé les œuvres puissantes de Dieu, Lui rendit magnifiquement grâces et orna la beauté de son enfance de l’expression d’une vie parfaite. Et comme dans un tableau s’élève la beauté dorée des fleurs, ainsi toute honorabilité s’élevait jusque dans les traits de ses membres — jusqu’à ce qu’il plût à Dieu et aux hommes ; et, transcendant la grâce commune, il mérita parmi les premiers, comme un très noble, l’honneur du clergé. Ayant obtenu ce rang, bien que placé dans le palais, l’esprit pourtant toujours tendu vers les choses célestes, il s’appliqua inlassablement à accomplir chaque jour les préceptes de Dieu en actes ; car il brillait davantage par les œuvres de vertu et ouvrit les sceaux de la vraie noblesse. Il choisit la chose de la vie céleste et veilla sur le salut éternel.

3 De quelle sorte il était au temps de sa formation.

Et lorsque le renommé homme de Dieu Nivard fleurit dans les années de la jeunesse, sa renommée et la gloire de son nom crûrent ; et il était déjà doué plus honorablement par le mérite de la sagesse, remarquable dans les actions droites, orné de chaque fleur des vertus et un éminent annonciateur de la sainteté — soutenu par la foi de la vérité, assidu dans la méditation de la loi de Dieu, très dévotement intentif à la prière et à la componction, adonné aux veilles du Seigneur par des veilles diurnes et nocturnes, solliciteux avec une diligence quotidienne pour les utilités des pauvres, vigoureux dans l’intercession, circonspect en toute œuvre également, véridique de parole envers tous, très prudent en conseil et très illustre dans l’honorabilité de toute sa vie. Lequel, agonisant spirituellement pour Dieu — image de probité et modèle de vertu — gagna la palme de la sainteté dès ce temps. En qui Dieu, qui est toujours bonté pour les bons, multiplia une si grande vertu que — comme parmi le peuple, autant que le monde en va, il descendait de la ligne de la tige royale avec un beau lustre, et la pourpre le montre comme les rois mêmes — ainsi ce même homme très illustre et excellent resplendit parmi les autres d’une égale beauté pour les meilleures mœurs et la qualité de toute sa vie ; et la flamme de la charité, resculptée en couleur de pourpre, montrait ce même homme très parfait. De là il était terrible aux démons, doux à Dieu, aimable et désirable à tous les bons. Les pauvres le vénéraient comme un père ; tous l’aimaient et le vénéraient avec une affection extrême pour le culte de sa notable grâce. Ô homme très digne de toute louange, futur évêque suprême de Dieu — qui, dédaignant la noblesse et la dignité mondaines, montant les airs et méprisant le soleil, pénétrait joyeusement les étoiles mêmes de son cœur ! Ô esprit à imiter par les saints hommes et à prêcher à tous — lui qui vécut à cette fin, qu’il s’attachât à Dieu et que le Seigneur par lui ouvrît les voies du salut à de nombreux fidèles ! Car lorsque l’homme béni eut dûment reçu les divers degrés de l’ordre ecclésiastique jusqu’à la prêtrise, les anges exultèrent au ciel et les saints se réjouirent. Et lorsqu’il eut reçu l’ordre inférieur, il fut toujours jugé digne du supérieur par Dieu et par les hommes. Ainsi il advint que sa vie — à qui rien n’est plus digne — comme en sainteté ainsi aussi en rang d’honneur fut préférée aux autres.

4 Qu’il reçut le sommet de l’épiscopat de la cité de Reims.

Après peu de temps — Lando, archevêque de Reims, ayant quitté cette lumière — le bienheureux Nivard, comme il a été dit avant, puissant en noble souche et plaisant par l’œuvre d’une excellente conversation au roi, aux princes palatins et à tous — étant l’ornement de pourpre de la Francia, nourri pour la république et préservé pour tous à la joie du salut, brillant comme une rose par ses mérites, luisant comme l’or, étincelant comme une très précieuse gemme — le roi, qui embrassait toujours affectueusement et doucement le saint homme dans le sein de son cœur, lui conféra volontiers, tous y consentant, l’honneur de la cathèdre pontificale. En quelle chose il fut facilement accompli, puisque l’opulence fluente de ses mérites le soutenait et que c’était le plus grand souhait de tout le peuple. Un grand amour s’élève dans toutes ces choses, et ils exultent dans l’alliance de la sainte concorde. Le clergé et le peuple, joyeux de joie, le conduisent en procession, lui donnant un jour de réjouissance et recevant le saint prélat dans une affection paternelle. Le roi exulta, se déployant tout entier en joie, et la multitude de ses nobles ; tous ceux qui étaient présents proclamaient des louanges à Dieu, des grâces à Dieu. Vous croiriez que c’était de cœur au Christ Tout-Puissant, tandis qu’ils exultaient ainsi en se congratulant d’une joie sans altération à la réception d’un si grand patron.

Heureusement donc placé sur le siège et fortifié par Dieu, s’appuyant sur la puissance et doté de vertu, il resplendit de jour en jour d’une plus ample lumière de vertu et s’étudia à soulager les esprits des siens par l’espérance convenable des récompenses éternelles. Le saint évêque conçut un immense soin de ceux qui lui étaient commis et, les chérissant d’un amour porté, embrasa les cœurs de tous de l’amour de Dieu. Les joies spirituelles succèdent pour le peuple, l’ardeur de la sainte dévotion croît, les mérites du pasteur sont accrus. Ils se réjouirent en commun qu’un docteur et un prélat leur fût donné, à l’imitation de qui ils seraient formés aux meilleures mœurs et suivraient la probité de l’action, la charité les y contraignant. Ô peuple vraiment toujours béni, qui méritas d’avoir un tel docteur — par qui un grand nombre de justes est pré-placé dans les sièges célestes en bel ordre ! Ô vraiment bienheureux prélat Nivard, resplendissant d’une sainteté de neige — ta gloire toujours heureuse ! Nous Te rendons grâces, ô Christ, Dieu de l’univers, gouvernant toutes choses dans la perpétuité des immortels, de ce que Tu as ainsi pré-honoré Ton saint, notre père, que Tu l’as élu Ton prêtre suprême pour la couronne de ses mérites — établissant pour lui le testament de paix et daignant le faire prince des peuples ! Qui pour la sueur de ses labeurs lui donna la matière des récompenses et conféra une telle rémunération pour la ferveur spirituelle qu’il reçût la béatitude de la rétribution éternelle.

5 En quel ordre il obtint l’épiscopat de ses prédécesseurs, et combien il profita au peuple de Durocortorum, et de ses aumônes.

Ce très béni des prélats, le très bienheureux Nivard, était le vingt-cinquième depuis le bienheureux Sixte, premier évêque de Reims, et le onzième depuis le bienheureux Remigius. Lequel, la grâce de Dieu l’assistant, put adoucir le peuple de Durocortorum à la foi qui œuvre par l’amour, et rendit la mystique quadrature par les talents qui lui furent commis par Dieu — et répondit à saint Remigius par le cantique des degrés de David, par les paroles de la doctrine et l’exemple de la sainte conversation. Par la sueur aussi des travaux temporels cette église fut protégée — comme fut jadis figuré par les peaux de jacinthe à travers les douze voiles du temple. Lui, en outre, avec Jean l’évêque d’Alexandrie, fut fait magnifique envers les pauvres — dans la main de qui l’aumône impérissable suait, coutume de l’exercer d’une main nocturne et diurne. Et parce que son âme était prudente dans les affaires et savait peser le plus grand du moindre et craindre le jugement de Dieu, à ceci il s’anima et s’instruisit : que, tant que l’Église de Dieu serait pèlerine sur la terre, il se ferait sans relâche un trésor qui ne défaille pas dans les cieux. Et il fit en sorte que, comme les larmes de David — tandis qu’elles coulent passant et venant à travers les prières — ne sont séchées par aucune prolixité de temps, ainsi aussi ce vénérable pontife, tandis que l’état de l’Église est soutenu par son administration à travers les vicissitudes alternées, la sueur de ses aumônes ne fut jamais épuisée.

6 Qu’il ramena l’évêché de Reims, effondré de sa dignité, à son ancienne dignité.

Lorsque le bienheureux Nivard eut été élu au sommet épiscopal, l’évêché de Reims était alors en vérité effondré dans la plus grande partie de ses biens et facultés de sa propre dignité ; mais ce très bienheureux pasteur, suant d’un travail incessant, ne cessa jusqu’à ce qu’il eût ramené la cité de Reims à son ancienne dignité — par la religion, par l’honneur des clercs, et par des domaines achetés à travers divers lieux, ainsi que des maisons et aussi des esclaves. Il disposa aussi certaines villas de l’évêché à des tenanciers établis ; et on le trouve avoir échangé certaines propriétés avec Attila, évêque de Laon, pour la commodité de chaque partie. Il obtint aussi un précepte d’immunité du roi Childebert sur les péages et certains tributs pour l’église de Reims. À laquelle église le roi Louis aussi, sous le nom de son église, accorda par le précepte de son autorité certains biens à Mailly sur la rivière Vesle, qu’il avait recouvrés de certains de ses hommes infidèles. En son temps aussi Grimoald, l’homme illustre, livra ses villas Chaumuzy et Witry à saint Remigius pour le remède de son âme. Il donna aussi sous le droit d’un privilège au monastère de Saint-Basole l’église bâtie à Verzy en l’honneur de sainte Marie avec tout ce qui lui appartient, avec le petit lieu appelé Wasciacus. Il institua aussi une immunité pour les moines servant Dieu là sous l’abbé Perro — qu’aucun des juges ecclésiastiques ne présume les inquiéter indûment en rien, mais qu’il leur soit permis de vivre sous la sainte règle dans un ordre tranquille et de servir Dieu. Ô prélat en toutes choses très digne — qui s’affligea de beaucoup de travail pour l’érection de son troupeau et consomma l’honorabilité de l’église qui lui était commise avec une glorieuse perfection !

7 Qu’il voulut rebâtir le monastère au lieu dit Villarii, ruiné par les barbares, mais ne le put ; et de la révélation angélique autour de la colline d’Hautvillers.

Au même temps le très bienheureux et glorieux évêque Nivard — orné en vie et en mœurs et un distingué athlète de son Dieu — puisqu’il était solliciteux pour tous et désirait profiter à la génération à venir et au peuple qui est né et naîtra, commença à retourner dans son saint sein et à rouler avec toute intention en quel lieu, de l’une de ses possessions, il pourrait bâtir un monastère et des demeures convenables pour les serviteurs de Dieu selon la règle du saint père Benoît, et l’enrichir de l’ample possession de son propre héritage.

Tandis qu’il méditait cela en pensée quotidienne, le bienheureux Bercharius — alors abbé, maintenant aussi martyr — homme magnifique et son fils spirituel (puisqu’il l’avait reçu des fonts sacrés), avait dévotement demandé la même chose au bienheureux prélat : à savoir qu’un lieu fût donné à lui et à ses frères où il pût vivre sous la règle des saints pères Benoît et Colomban, pour la récompense de la rémunération éternelle. De là, lorsque le renommé évêque — Dieu l’inspirant — souhaita maintenant que sa pensée fût accomplie en effet avec un plus grand désir, et par le commun consentement de tout le concile des prélats des Gaules assemblé à Nantes par le commandement du pontife romain, le roi y étant favorable, il eut rebâti l’église du monastère sur la rive de la rivière Marne au lieu nommé Villarii, situé de vieux mais ruiné par les barbares — et l’église bâtie par lui tomba entièrement ; et rebâtie de nouveau en un autre lieu, on rapporte qu’elle s’effondra de nouveau. Mais l’évêque, bien qu’il comprît par son esprit sagace qu’une autre chose était disposée par la volonté divine, songea cependant comment il pourrait être maître de son vœu.

D’où il advint par la grâce de Dieu en un certain jour à midi que, venant de la villa d’Épernay où il s’était rendu — le susdit abbé Bercharius l’accompagnant — lorsqu’il eut atteint la colline appelée Hautvillers, il commença à être si oppressé par un sommeil se précipitant divinement sur lui qu’il ne pouvait en aucune manière passer outre cette colline. Et lorsqu’il lui sembla qu’il devait se reposer un peu, se détournant sous le feuillage des arbres, il inclina sa tête dans le sein de Bercharius assis auprès et s’endormit. Alors il vit une vision de cette sorte : à savoir que, le ciel ouvert, un ange envoyé de Dieu descendit d’en haut sous la ressemblance d’une colombe blanche comme neige et, balançant ses ailes dans l’air, d’un triple vol fit le tour de l’espace du bois et de tout le sommet de la colline en un circuit d’une merveilleuse beauté, et sanctifia tout le lieu d’une splendeur divine. Mais après chaque circuit — qu’il fit trois fois — avec la plus douce descente et comme l’applaudissement de ses battements d’ailes il survola l’espace du lieu à bâtir ; et après la ronde de son vol, contractant ses ailes, il sembla se poser très doucement sur un hêtre là parmi les autres arbres, un très haut.

Lorsque donc l’évêque de Dieu s’émerveilla de cette belle vision — qu’il avait clairement et distinctement perçue trois fois en contemplation spirituelle — la sublimité de la gloire angélique sous la même ressemblance de colombe, tendant vers les hauteurs, fut reçue dans le ciel ouvert. Et lui-même, suivant la claire lumière par l’Esprit, jouit d’une certaine grande jubilation de joie.

Ô les louanges du bienheureux évêque Nivard, pour l’accomplissement du désir de qui ce notable miracle fut opéré par Dieu ! Ô dévotion du saint esprit, qui conversait souvent dans les cieux — et c’est pourquoi le Christ, s’émerveillant, montra à Son saint des choses célestes sur la terre ! De quelle voix, de quelles louanges t’exalterai-je, très bienheureux évêque ? Toi, amant de la vie angélique, méritas de voir l’agréable splendeur de la gloire angélique avec un esprit d’une beauté extrême. Rempli de l’illumination des merveilles divines, tu montas dans l’esprit divin à la pureté d’une si bienheureuse spéculation et vis la ressemblance embellissante de la colombe procédant des cieux.

Cette vision donc, le susdit Bercharius aussi, éveillé, la vit comme l’évêque lui-même l’avait eue en songe. Laquelle vue, ce même abbé, piqué au cœur, commença à verser des larmes. Et le bienheureux évêque, s’éveillant du sommeil, trouva son visage mouillé des larmes de l’autre ; et demandant quelle était la cause de ses pleurs, apprit qu’il avait pleuré sur la ruine de son propre ouvrage. Et comme chacun disait à l’autre la cause, tous deux exultèrent ineffablement et glorifièrent le Seigneur — par la puissance de Qui ils avaient été rendus très certains. Béni soit Dieu, qui est toujours présent aux justes désirs et approuve pieusement dans les cieux tout ce qui est fidèlement disposé pour Lui sur la terre !

8 L’explication de la vision angélique.

De cette vision exhibée en une triple ressemblance — et en quelque manière signifiée à travers un arbre — que peut être intimé d’autre que ceci : que Dieu disposa que les saints hommes devant être là s’efforceraient en un bon combat de plaire au Dieu trois et un, jusqu’à ce que, le fardeau de la chair déposé, ils soient élevés à l’habitation de la patrie céleste, où avec la société angélique et la lumière pérenne ils puissent jouir de la bienheureuse joyeuseté du Dieu un, vrai et trine, et ainsi être bénis de la triple abondance de joie ? Ou que la providence de Dieu montrât clairement combien sacré était ce lieu que l’illumination divine consacrerait par la présence angélique — et qu’Il y opérerait les récompenses des beaux vainqueurs ; de même que ce lieu était d’une décente et gracieuse beauté de la très divine bienveillance, de la bonté aimante et de la vertu béatifiante. De plus — afin qu’il ne restât ambigu à nul que c’était le lieu même où le temple de la sainte église devait être bâti, que Dieu avait spécialement visité par un ange — quand la céleste colombe se fut posée, pour la troisième fois d’un triple circuit, c’est-à-dire une triple ronde, sur un arbre singulièrement choisi.

9 Qu’il bâtit le monastère au même lieu où il vit la vision angélique, lequel il nomma Hautvillers.

C’est pourquoi le très excellent et très distingué dans le sommet de la noblesse, l’archevêque Nivard — se réjouissant extrêmement de la révélation angélique, tandis qu’il cherchait diligemment à avoir les ministres du Christ pour héritiers en cette vie afin de mériter d’être fait cohéritier du Christ dans l’avenir — fit si bien du Christ son débiteur qu’il entreprit volontiers cette œuvre et leur donna les biens de sa propriété dans la région des morts, afin que le Seigneur fût sa part dans la terre des vivants, comme Il l’est à jamais. Et ainsi, joyeux au même lieu de la colline où dormant il avait vu le merveilleux signe en guise d’oracle, il souhaita aussitôt commencer l’œuvre longtemps désirée.

Mais puisque la possession de cette colline appartenait à un certain serviteur de Dieu nommé Bavo — qui y avait un oratoire en l’honneur de la Sainte-Croix et y vivait — il lui raconta aussi les choses vues et échangea le lieu contre des biens de l’église de Reims. Ce même serviteur de Dieu aussi, après avoir appris la vision de l’évêque et sa volonté, lui offrit très librement sa propre possession, et de même une partie de la possession d’un certain frère de lui nommé Badinus. Mais concernant un autre, nommé Theuderamnus, il rapporta la raison — qu’il était en faction contre le comte Reolus, qui fut ensuite évêque de Reims, à cause de ses fils, qu’il avait tués en vengeance de ses propres fils, que Reolus avait fait mourir par suspension pour le brigandage qu’ils exerçaient. D’où le seigneur Nivard, l’éminent évêque, fit la paix entre lui et Reolus — qui avait sa nièce pour femme, comme nous l’avons dit plus haut. Et ainsi ce même Theuderamnus, avec le reste de ses frères, livra cette même possession à saint Nivard, recevant un échange de lui. Aussitôt ce même évêque, exultant dans le Christ, répandit des grâces à l’Inspirateur de tous les biens ; et au nom du Seigneur ordonnant que le bois fût abattu, dans le circuit qu’il savait avoir été délimité par le survol du circuit angélique — à savoir par le vol de la céleste colombe — il posa des fondations nécessaires à divers usages. Mais là où il nota que l’ange sous la ressemblance de colombe s’était reposé sur l’arbre, il bâtit une église en l’honneur de saint Pierre et de tous les apôtres — de sorte, en vérité, qu’il enferma le tronc de ce même arbre abattu dans l’autel. Lequel tronc de l’arbre, entouré de pierres, demeure dans cet autel jusqu’à ce jour. Deux autres monastères aussi il bâtit — l’un en l’honneur de la sainte Mère de Dieu Marie toujours Vierge, l’autre en vénération de saint Jean le Baptiste.

10 Comment il aima et enrichit ce lieu, et qu’il fit un privilège concernant ce même monastère, et y fit Gédéon moine — fils de Reolus engendré de sa nièce, fille du roi Chilpéric — à la requête de saint Reolus, pour l’amour du lieu.

Ces choses ainsi accomplies par la grâce de Dieu, le saint évêque désira avec un zèle diligent et un pieux amour enrichir ce lieu et le rendre semblable aux lieux nobles ; car quelles que soient les possessions qu’il semblait avoir eues avant l’épiscopat, il les livra à ce lieu. Il lui conféra une multitude de serviteurs et un nombre de domaines et les possessions de ses héritages. Il accorda aussi de très nombreux ornements ecclésiastiques, et orna le lieu d’or et d’argent, et le fit en toutes choses semblable aux temples honorables, et en fit après le lieu du saint père Remigius le second siège de la cité de Reims. Et les serviteurs de Dieu étant rassemblés, il établit sur eux son petit fils Bercharius comme abbé — où le susdit Theuderamnus aussi fut fait moine. Mais saint Reolus aussi, voyant que le bienheureux Nivard portait le plus grand amour à ce lieu, demanda que son fils nommé Gédéon — engendré de la nièce de saint Nivard — fût fait moine là à l’exhortation de saint Nivard, et accorda une partie de ses biens au même monastère ; lequel le saint évêque exhorta aussi à prendre l’habit de la religion. Un privilège aussi, à la requête du susdit abbé Bercharius, pour le même monastère — à savoir que l’évêque lui-même garderait le monastère sous la domination de son propre droit tant qu’il vivrait, et qu’après son décès l’évêque de Reims gouvernerait ce monastère et défendrait ces mêmes moines contre tous adversaires ; tandis que les moines eux-mêmes auraient le pouvoir d’élire leur prélat régulièrement — comme il est contenu dans la description du privilège même.

Il obtint aussi un autre privilège du roi Childéric et voulut qu’il fût écrit par la main du chancelier du roi — que tant dans les palais qu’à travers tous les malla il leur fût pour une défense contre les comtes du royaume et les diverses cités : qu’aucun comte ni juge fiscal ni centenarius ni quiconque d’aucune puissance ne leur fût molesté en aucune affaire, ni dans les marchés publics ni les tributs ni le cens de la puissance royale ni dans leurs villas et domaines ; et qu’aucune exaction ni inquisition ne fût faite ni plaid tenus là par les missi royaux ni par aucuns ducs ou comtes qui existeraient après son départ sous le service de son fils Clotaire ou de son neveu Dagobert ou de quiconque de sa souche dans la génération restante à jamais — mais qu’ils demeurassent libres en toute sécurité dans leur monastère et priassent toujours pour la sublimité royale.

Et tant qu’il survécut dans le corps, il aima toujours ce lieu plus spécialement, l’agrandit, l’enrichit, et s’étudia à l’honorer d’un immense amour d’affection. Mais quand son esprit sacré monta les hauteurs célestes, il dit qu’après sa mort il ne souhaitait être enseveli nulle part ailleurs, mais commanda que son vénérable corps fût mis au tombeau en ce même lieu. Et l’honneur et la religion qu’il avait alors établis là, Dieu favorisant, demeurèrent longtemps et demeurent en partie par ses mérites jusqu’à ce jour.

11 De l’honorable persévérance du saint homme et de sa sacrée mort.

L’homme donc, plein de Dieu, rendu divin dans les choses divines et toujours dans l’esprit pensant les choses saintes et portant l’intention des choses qui sont de Dieu — après avoir reçu le rang épiscopal, comme il avait commencé, demeura dévot au service de Dieu. Il cherchait sans cesse la très précieuse perle qui s’achète avec beaucoup de gemmes et de trésors de richesses, et par le don du Dieu tout-puissant la mérita avec de dignes vœux. Car parce que le meilleur homme agit le mieux — ce bienheureux père Nivard, très noble, conversa noblement ; et autant qu’il s’approchait de la fin de sa vie, d’autant plus il se montrait assidu dans l’œuvre. Le Seigneur aussi, qui avait coutume de toujours se tenir auprès de Ses serviteurs, lui était toujours présent en toutes choses. Il l’honora dans les labeurs, l’orna de vertus, le marqua de sainteté, l’éleva dans la gloire.

Avant son trépas donc le très bienheureux père — bien qu’il y eût toujours été si accoutumé — tint cependant davantage l’intention des chants divins et reprit plus souvent la modulation psalmique. Il dit donc avec David : « Hélas pour moi, que mon séjour est prolongé ! » Il estima dans l’esprit quelle était cette région bienheureuse, et avec quelle agréabilité les saints y demeurent ; et le goût, en quelque manière, de la désirable douceur qu’il ne pouvait encore prendre dans le corps, il le prit en pensée. Il se souvint de la société céleste des saints anges et des hommes et soupira d’être parmi leurs chœurs ; il se souvint de la bienheureuse vision de Dieu et dit : « Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? » Il regarda en arrière dans l’esprit sur la glorieuse cité de Sion et la Jérusalem céleste, dont les rues seront jonchées d’or — et la cité même d’or pur, semblable aux perles précieuses et au verre limpide, où il n’y aura point de nuit et dont la lampe est l’Agneau, et de laquelle nul homme bon ne sera exclu, mais son peuple est le peuple de Dieu, et le Seigneur sera leur Dieu à jamais. Et il pleura abondamment d’être son exilé ; et possédant les arrhes et la petite portion d’une si grande gloire en larmes dégouttantes, il la salua avec une joyeuse affection de loin ; dans la chambre de pensée de son esprit il tint ce trésor céleste ; et établi dans la charité et rempli du don de l’Esprit Saint, il contempla les rayons envoyés du miroir de la Déité et la lumière de la beauté divine. Ô combien de fois la grâce de Dieu eut son repos dans l’ampleur de son saint cœur ! Bénie la beauté de son âme, béni le temple de son esprit, où Dieu vivait ! Ô glorieux évêque — que dirons-nous, de quelle douceur, de quelles richesses, de quelle abondance fus-tu nourri ? Enfin, désirant de tout son désir être dans les cieux, il parla avec la plus grande affection de cœur : « Ô Seigneur mon Dieu tout-puissant, vraie lumière et joie perpétuelle, arrache-moi de la vallée des larmes et par le don de Ta grâce fais-moi venir à Ta vue désirable. »

Et puisque ses très dignes prières devaient être compensées par la récompense, il mérita comme il supplia. Car il fut privé de force et, délié dans la maladie corporelle, fut tenu si longtemps — jusqu’à ce que, plus pur que l’or éprouvé au feu et plus blanc que la neige, il émît son âme très sainte par une précieuse mort vers les royaumes étoilés, les anges le guidant à la dextre — où il demeure à jamais, l’un des héritiers de Dieu avec les cohéritiers du Christ. Mais qu’il aimât le lieu d’Hautvillers continuellement, sa fin le montra aussi ; car dans l’église de la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, que le bienheureux évêque lui-même avait bâtie sur la colline d’Hautvillers, on dit qu’il mourut en présence de presque tous. Il fut enseveli dans la même église avec tout honneur par ses citoyens et tout le clergé et une très grande compagnie de moines de divers lieux de son diocèse. Le très glorieux et très bienheureux archevêque de Reims, Nivard, mourut aux calendes de septembre [1er septembre] et règne en gloire avec le Christ à jamais — qui avec le Père et l’Esprit Saint vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

ICI FINIT LA VIE DE SAINT NIVARD L’ARCHEVÊQUE.

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