Traduction en anglais britannique moderne — le commentaire du Bollandiste, les leçons du bréviaire de Léon et la Vie d’Albert le Grand telle que latinisée par John Colgan ; suivie du début de l’article suivant capturé dans le scan de la page.
Commentaire préliminaire du Bollandiste #
La Vie de celui que les Actes de saint Paul, évêque de Léon (qui seront donnés le 12), nomment Johavius est avancée en ce jour par Albert le Grand dans son volume sur les saints de la Bretagne armoricaine — il l’appelle Joava ou Jovinus, ailleurs plus correctement Joavam ; il place sa mort vers l’an 579 et dit qu’il fut fait évêque de Léon par saint Paul quarante ans avant que celui-ci ne quittât cette vie — nombre duquel nous montrerons, dans les prolégomènes à la Vie de saint Paul, qu’il faut nécessairement retrancher vingt et un ans. Nous doutons pourtant que même les dix-neuf années restantes puissent être accordées à Albert : car après avoir relaté les consécrations de Johavius et de Tirnomallus, qui ne tinrent l’épiscopat qu’un an chacun, les Actes ajoutent : « à la mort desquels le vénérable homme [Paul] servit encore quelque temps dans sa propre charge, mais ses forces défaillant, il ordonna l’un des siens, du nom de Cetomerinus, pour exercer le ministère à sa place. » Or Albert, puisqu’il dit que cet homme fut consacré en 566, n’interpose pas peu de temps — onze années pleines — entre Cetomerinus d’une part, et Johavius et Tirnomallus de l’autre.
L’ordination épiscopale de Joava et des deux autres n’est pas non plus suffisamment établie : car l’église de Lesneven, qui célèbre la fête de saint Golven le 8 juillet, dit qu’il fut le successeur immédiat de Paul — à quoi je ne vois aucune raison de ne pas accorder plus de créance qu’aux Actes de saint Paul écrits si longtemps après sa mort ; d’autant que ces Actes parlent de manière peu claire de la consécration épiscopale et semblent s’expliquer assez excusablement par une administration vicariale de l’épiscopat que Paul lui-même leur aurait déléguée — ce qui a pu donner occasion que des hommes qui n’avaient été que les vicaires de Paul vivant parussent comptés parmi les évêques. C’est pourquoi, puisqu’aucune mention d’eux comme évêques ne se rencontre nulle part — et que dans les catalogues épiscopaux de Claude Robert et des frères Saumaise leurs noms sont entièrement passés sous silence — nous n’avons pas osé écrire Joava comme évêque, nous contentant du titre de Saint : ce que, outre le légendier susmentionné, deux églises portant son nom dans le diocèse de Léon semblent attester — l’une dans la paroisse de Ker-Joan, sur la côte de la mer Britannique, à sept lieues de France de la ville ; l’autre plus loin, dans un village retiré de la mer par lequel passent les voyageurs vers Brest (qui ne porte le nom de St Jovan dans aucune charte, mais celui de St Jahona dans le pouillé français). Nous pourrions soupçonner que cette seconde église fut bâtie sur le lieu où le corps sacré fut d’abord enseveli, s’il apparaissait quelque fondement de dire que les bêtes qui traînaient les saintes reliques traversèrent la rivière avec lui. Quoi qu’il en soit, le corps aurait été ensuite transféré à Léon — ce qui nous étonne d’autant plus qu’aucun bréviaire de son église n’est cité, d’où l’on puisse établir qu’il y est vénéré avec un office ecclésiastique.
La paroisse de Brasparz, que présidait le prêtre Joava, se situe à environ onze lieues au sud du Léon de saint Paul, à la source du cours d’eau ici appelé le Faou, qui se jette dans la rade de Brest au-dessous de la ville de Faou (le Fou) ; de cette ville et de Brest même, à égale distance d’un peu plus de trois lieues de part et d’autre, se trouvait l’abbaye Sainte-Marie de Daoulas — dont les commencements sont ici commémorés — et, en face, de l’autre côté de la partie orientale de la rade de Brest, la ville de Landévennec. Le miracle du dragon emmené, et les autres faits de saint Paul ici relatés, sont entièrement absents de ses Actes ; et peut-être les dragons ont-ils été transférés ici à tort, à l’occasion de celui que Paul, dit-on, détruisit à sa première venue depuis l’île de Baz — sans aucune mention de l’étymologie tirée de son bâton. Nous eussions préféré ne donner ici que le texte de l’ancien légendier, ne doutant pas qu’Albert y ait beaucoup interpolé — en partie d’après sa propre chronologie, en partie d’après l’Ivo qu’il cite, qui écrivit sur les évêques de Léon quelque deux siècles auparavant. Mais puisque nous n’avons rien de plus sincère, nous donnons cette Vie — telle quelle — d’après Albert, rendue en latin par John Colgan, avec quelques changements là où elle s’accordait moins avec le français. De cette Vie semblent avoir été tirées les Leçons que l’église de Léon récite en sa fête, après la réforme du Bréviaire par les décrets de Pie V et des pontifes suivants, après les psaumes du second Nocturne, avec une Collecte propre pour le reste de l’Office.
La Vie — d’après les Leçons du Bréviaire de Léon (2 mars) #
Leçon IV — il dédaigne la vanité du monde, se fait moine. Leçon V — consacré prêtre par saint Paul de Léon, il soigne la paroisse qui lui est confiée ; d’où, ses compagnons massacrés, il retourne à Léon. Leçon VI — rappelé par les Corniques, il meurt ; son corps est enseveli divinement au lieu destiné.
Joevin, neveu de notre très saint père Paul par sa sœur, né en Irlande, lui fut envoyé encore enfant dans la Grande-Bretagne pour y être instruit ; et sous un tel maître il profita tant dans les lettres qu’il sembla bientôt accompli dans les études philosophiques et théologiques. Puis, étant revenu dans son pays par l’ordre de son père, celui-ci ne visait qu’une chose — le donner en honorable mariage ; et à cette fin il le forma soigneusement aux pompes du monde avec une suite convenable, dont lui, à contre-cœur, ne fit qu’effleurer du bout des lèvres. Le jeune homme, méprisant d’un esprit généreux les plaisirs du monde qu’il fuyait, méditait en silence — Dieu l’inspirant — le dessein d’une vie plus austère. C’est pourquoi, lorsqu’il apprit par de sûrs messagers que son oncle Paul avait passé avec douze compagnons dans l’île d’Ossa, en territoire de Léon, et y avait choisi sa demeure, il prit la mer du port le plus proche et s’en remit aux flots pour faire la traversée. Mais par un vent contraire son navire fut porté ailleurs selon la volonté divine, et ayant pris terre en sol cornu (non loin de la région de Brest), entrant dans la ville la plus proche il rencontra l’abbé Judulus, par qui il fut à la fois aimablement reçu et joyeusement admis comme moine.
Son année d’épreuve accomplie et ses vœux monastiques prononcés, Joevin vint avec la bénédiction de son abbé auprès de saint Paul en Léon — lequel, après l’avoir formé quelques années dans son monastère de l’île de Baz, l’ordonna enfin prêtre de sa propre main, étant lui-même devenu évêque. Puis il le renvoya à son propre abbé, afin que dans le même cénobium où il s’était d’abord dévoué au Christ, il Lui offrît les prémices du sacrifice incruent. Entreprenant ensuite le soin d’une certaine église paroissiale du diocèse de Cornouaille, il s’appliqua d’un labeur infatigable à cultiver le peuple confié à sa garde et le délivra pour la plus grande part de l’aveuglement de la superstition païenne — par menaces, persuasions et exemples — pour l’amener à la lumière de la vérité inébranlable. Ces choses, qui auraient dû valoir au saint pasteur l’admiration et l’amour de tous, inspirèrent à un certain homme puissant une si implacable haine contre Joevin et les autres abbés et religieux qu’il méditait jour et nuit leur entière destruction.
Ce que cet impie scélérat pût accomplir, il attaqua un jour ces saints mystiques rassemblés en un seul lieu avec une grande troupe de gens ; forçant les portes il fit irruption dans l’église et, en chassant le peuple, massacra de sa propre main les très saints abbés Thadec célébrant les redoutables mystères de l’autel et Judulus s’enfuyant — tandis que les autres meurtriers abattaient la plupart des moines restants : seul Joevin échappa au glaive, pour payer ses derniers devoirs aux frères. Ne pouvant donc demeurer en paix en ce lieu, il retourna à Léon ; et ayant été admis par saint Paul parmi les chanoines de l’église cathédrale, il fut enfin élevé au sommet de la dignité épiscopale à la démission de Paul, et consacré par saint Samson, alors archevêque de Dol. Dans cette charge il n’avait passé guère plus d’une année lorsque, le pardon ayant été demandé par le peuple de Cornouaille et lui s’étant mis en route pour leur donner sa bénédiction, il s’envola heureusement de là vers les récompenses éternelles, vers l’an du Seigneur 554. Son corps, revêtu des ornements pontificaux et placé sur un brancard neuf (selon le dernier vœu du mourant), fut porté par des bêtes harnachées — Dieu seul les guidant — jusque dans le territoire d’Agen, où se dresse maintenant une église illustrée par son nom et son patronage.
Collecte : Ô Dieu, qui êtes l’admirable splendeur de Vos saints, et avez consacré ce jour par la sépulture de Votre bienheureux confesseur et pontife Joevin : accordez-nous, nous Vous en supplions, de toujours nous réjouir de sa fête natale, afin que nous soyons protégés par ses exemples et ses mérites devant Votre miséricorde. Par Notre Seigneur, etc.
La Vie écrite par Albert le Grand, rendue en latin par John Colgan #
1 Maître Joava, ou Jovinus, était Irlandais de nation et oncle du prince Tinidor, père de saint Tenenan ; sa mère était la sœur même de saint Paul Aurélien, premier évêque de Léon — pour entendre lequel Joava fut envoyé par sa mère dans l’île de Bretagne, et il employa son temps aux études avec tant de diligence qu’en peu d’années il devint philosophe et théologien accompli en toute mesure. Son cours achevé, il fut rappelé par ses parents dans son pays et obéit ; et ayant demandé congé à son oncle saint Paul, il retourna auprès de son père — lequel, admirant son savoir et ses mœurs, ne tendait tout entier qu’à une chose : qu’il fût uni en honorable mariage. Il le vêtit donc d’ornements précieux, lui donna une suite et des serviteurs, et lui enjoignit de fréquenter la société des nobles et de se rendre remarquable au monde. Mais ce saint jeune homme, prévenu par l’amour divin, abhorrait entièrement de telles vanités ; et quoique, pour ne pas attrister ses parents, il feignît d’être du monde, il avait pourtant résolu de quitter toutes choses et de suivre le Christ, étant sur le point d’embrasser l’état religieux.
2 Cependant il reçut des lettres de la Grande-Bretagne, par lesquelles il comprit que son oncle saint Paul avait traversé la mer avec douze prêtres et avait abordé à l’île armoricaine d’Ouessant pour y demeurer. Il résolut donc de s’y rendre au plus tôt, délaissant pays et parents ; il ordonna que tout fût préparé sur la côte la plus proche et, un matin, feignant une promenade, sortit avec deux serviteurs et, montant sur un navire, vogua vers l’île d’Ouessant. À peine l’île était-elle en vue qu’une tempête s’éleva ; chassés du port d’Ouessant, ils échappèrent en des mers inconnues jusqu’au continent, à la rivière du Faou. Rencontrant aussitôt saint Judulus l’abbé, ils furent courtoisement salués et reçus par lui ; lequel, lorsqu’il eut appris leur nom, leur pays et leur dessein, leur ordonna de remonter à bord et les conduisit à son monastère de Landévennec. Là, quand saint Joava eut vécu quelque temps, il congédia ses serviteurs, demanda l’habit de religion et le reçut de saint Judulus.
3 Son temps d’épreuve accompli, il partit pour Léon trouver son oncle saint Paul — lequel, se réjouissant de voir son neveu en un tel habit, le garda avec lui quelques années, lui conféra les saints ordres et, l’ayant ordonné prêtre, le renvoya au monastère de Landévennec pour y célébrer. Là, l’abbé Judulus, comme la paroisse de Brasparz avait besoin d’un recteur, choisit saint Joava pour cette charge — laquelle il accepta et s’y rendit propre. Au début, en vérité, il y trouva beaucoup de difficultés : des sujets ignorants de la doctrine chrétienne, et un paganisme plein de superstitions qui sévissait encore dans toute la Cornouaille. Mais saint Joava, par la parole, l’exemple, les menaces et les prières, œuvra si bien qu’il les ramena dans la droite voie et, leurs mauvaises erreurs repoussées, les rendit participants de la grâce divine.
4 En ce temps vivait dans la forteresse de Ker-ar-Roe, en Cornouaille, un certain Aristagnus, homme éminemment chrétien et de grande noblesse. Le toparque de Faou était son neveu par sa sœur — homme aussi hostile à la religion que son oncle en était le patron. Mais par-dessus tous il exécrait saint Joava de toute sa force, parce que le saint rappelait chaque jour davantage de ses voisins et sujets à la vraie foi par sa prédication. Il dissimula pour un temps son impie dessein de vengeance, mais n’en guettait pas moins une occasion favorable. Or il apprit que les supérieurs des monastères de Cornouaille avaient convoqué une assemblée non loin des confins de sa toparchie — et qu’entre autres surtout les abbés Thadec et Judulus s’étaient réunis avec saint Joava. Saisissant enfin l’occasion, sous une fausse apparence de religion il rassembla une bande d’hommes armés et les mena au champ.
5 Il vint à ce monastère où les saints prélats s’étaient rassemblés ; faisant irruption dans le sanctuaire du temple il mit en déroute le peuple, et tua l’abbé Thadec, attentif au service divin, devant les autels à ces mots « pour nous autres pécheurs aussi » — les autres sévissant pêle-mêle sur le reste du chœur des moines et n’épargnant pas les fuyards : car Judulus aussi, se dérobant en fuite vers Landévennec, le toparque de Faou lui passa la tête de sa lame encore rouge — Dieu réservant saint Joava pour de plus grandes choses sous Sa protection. Celui-ci, lorsqu’il eut échappé par une prompte fuite jusqu’à sa paroisse de Brasparz, affligé du massacre de son meilleur père saint Judulus, paya les justes devoirs à ses mains consacrées et à celles des moines massacrés.
6 Mais en temps voulu Dieu, le vengeur et le défenseur des Siens, fut présent : car ce toparque de Faou furieux n’avait guère étanché sa soif du sang de tant d’innocents que, possédé d’une puissante légion de démons, il paya la peine de son impiété — si bien que, tourné de la fureur en folie, il ne pouvait guère être contenu ni ramené chez lui. Et cela ne suffit pas : car un monstre, ressemblant à un dragon plutôt qu’à un poisson, jaillit de la mer et fit à Faou un tel carnage qu’il n’épargnait ni hommes ni bêtes — si bien que bientôt une solitude s’y établit, les champs, les biens et les fortunes étant délaissés, tous reconnaissant la main vengeresse du Seigneur. Sur le conseil donc des premiers de cette ville, des envoyés furent députés vers saint Paul à Léon — qui brillait alors de la renommée de sainteté au monastère de Ker-paol — afin qu’il secourût les opprimés dans leur calamité et consolât les affligés.
7 Touché de compassion, l’évêque leur enjoignit de reprendre courage et de se préparer à la pénitence ; il viendrait bientôt remédier à la chose. Les envoyés ainsi congédiés, il se ceignit pour le voyage avec quelques compagnons moines. Or, traversant la paroisse de Plougaran, ils s’étaient détournés du chemin pour prier au lieu appelé aujourd’hui Mouster-Paul, c’est-à-dire le Monastère de Paul. Alors un jeune homme d’élégante forme resplendit devant les yeux de saint Paul et l’avertit de poursuivre intrépidement le voyage commencé — toutes choses répondraient à ses espérances. Aussitôt Joava, informé du voyage de son oncle saint Paul vers Faou, alla à sa rencontre et le trouva à Coatgarz ; où, les salutations et embrassements mutuels échangés de part et d’autre, saint Paul, remarquant leur soif, se tourna vers la prière et fut exaucé du ciel. Car saint Joava, à l’ordre de son oncle, n’eut guère frappé de son bâton la terre desséchée qu’une source d’une liqueur très douce jaillit du sol, qui les rafraîchit tandis qu’ils chantaient les louanges du souverain Seigneur des fontaines.
8 Ils étaient maintenant parvenus à Faou lorsqu’une multitude innombrable d’habitants se déversa des champs dans la ville ; auxquels saint Paul, les regardant, fit un discours sur l’excellence de la religion chrétienne, qu’il termina en ces mots : « Et maintenant, afin que vous sachiez combien sont vraies toutes les choses que je vous ai dites — si vous êtes portés à la pénitence de vos péchés, si vous renoncez à vos superstitions — au nom de Jésus-Christ notre Seigneur, que je vous annonce, je commande que vous soyez dès à présent délivrés de cette bête furieuse. » À peine eut-il fini qu’un cri unanime accueillit son appel à la pénitence et sa prière. Saint Paul ordonna donc qu’un autel fût préparé pour que le sacrifice fût offert par saint Joava ; et le service divin achevé, plein de Dieu il sortit du temple, appela le dragon par son nom et lui ordonna de venir sans nuire. Sans délai : l’exécrable monstre est présent — gueule béante, yeux ardents et roulants — et aussitôt se prosterne aux pieds du saint homme. Celui-ci noue son étole autour de son cou et ordonne à son neveu de ficher son bâton en terre — auquel le dragon est attaché, ne résistant pas, ne bougeant pas de place, mais déjà comme apprivoisé et doux.
9 De là il se rendit auprès du toparque de Faou — lequel, depuis le massacre des abbés Thadec et Judulus, était misérablement tourmenté, possédé du malin. Le fortifiant de la Croix, il expulsa le démon et le guérit ; puis il l’instruisit des préceptes salvateurs de la foi, et il fut baptisé par saint Joava — saint Paul l’assistant en toutes choses et lui imposant son propre nom. Émus par cet exemple, toute sa maisonnée et ses sujets abjurèrent le paganisme et furent lavés dans les eaux. La dame elle-même, mère du toparque nouvellement converti, à peine maîtresse d’elle-même, dépêcha aussitôt un courrier à Ker-ar-Roe vers son frère Aristagnus, pour lui annoncer cette bonne nouvelle — que son neveu était converti et délivré du démon. Transporté de joie par cette nouvelle, le comte Aristagnus envoya deux de ses nobles vers saint Paul et saint Joava pour les prier de daigner le visiter — ce qu’ils firent, et, accompagnés de ces nobles, s’y rendirent aussitôt.
10 Apprenant leur venue, le prince Aristagnus alla à leur rencontre accompagné d’une grande troupe de ses gens et les reçut des plus humainement ; il leur promit en outre, au nom de son neveu le toparque, qu’en expiation du sang versé des saints abbés Judulus et Thadec, il fonderait un monastère en ce lieu même où saint Judulus fut tué — et veillerait à ce que, pour l’éternelle mémoire du fait, il fût consacré à ces deux martyrs et nommé Mouster Daouz-gloas, c’est-à-dire le Monastère des Deux Plaies ; avec des revenus très amples ajoutés pour l’entretien des moines qui y seraient placés. Et le toparque de Faou ne contredit point l’engagement de son oncle, mais confia le soin de l’ouvrage à saint Joava — qui ne l’accepta pas plus volontiers qu’il ne l’accomplit vigoureusement. Le monastère fut achevé en quelques années et consacré par le Très Révérend Évêque de Cornouaille — dans le temple duquel saint Joava fut aussi inauguré premier abbé. Il s’appelle maintenant l’Abbaye de Deipara Daoulanz [Daoulas], des Chanoines Réguliers de Saint-Augustin, dans le diocèse de Cornouaille.
11 Les affaires de Faou ainsi réglées, saint Paul retourna à Léon menant le dragon avec lui ; et lorsqu’il fut parvenu à un petit bois situé entre les paroisses de Lan-paol et de Guiemiliaw, deux hommes envoyés par les habitants de Faou le rencontrèrent, disant que rien n’était fait s’il ne détruisait avec le dragon un nouveau petit récemment né qui menaçait les voisins de pareilles calamités. Lâchant donc le dragon, il lui ordonna de lui amener le petit et de ne nuire à personne. Le dragon obéit et (merveille à dire) déposa le petit aux pieds du saint homme dans le bois — lequel, jusqu’à aujourd’hui, pour la mémoire de la postérité, s’appelle Gaotar sarpant, c’est-à-dire le Bois du Serpent. De là, les deux serpents furent amenés à son principal monastère de l’île de Baz, où il les attacha secrètement à un pieu ; là, ne nuisant à personne et dépourvus de nourriture, ils moururent peu à peu et furent jetés à la mer. De plus, en témoignage d’un si grand miracle, cette île est appelée en breton Enes-Baaz, c’est-à-dire l’Île du Bâton, située vis-à-vis de la paroisse de Roscoff.
12 De plus, quand le monastère de Daoulas fut achevé, saint Joava y rassembla une compagnie non petite de religieux, avec lesquels il mena une vie exemplaire et toute parfaite. Mais le mauvais esprit, l’ennemi du genre humain, lui porta envie — lequel, indigné d’être exterminé de ces contrées par les fréquentes prédications du saint homme et d’autres, rendit cette province si pénible à saint Joava que, privé de tout repos et de patience, il fut contraint de résigner la cure de Brasparz et de laisser le soin de l’abbaye de Daoulas à Tusuran, fils d’Aristagnus — lequel, quand il l’eut instruit de la manière de gouverner sa paroisse et son monastère, il se rendit avec le congé de ses gens à Léon. On ne saurait dire combien saint Paul se réjouit de la venue de son neveu : il s’en servit comme coadjuteur jusqu’à la récompense, il le fit chanoine de l’église cathédrale, à lui enfin — déjà usé par l’âge et aimant la solitude — il résigna l’épiscopat.
13 Mais d’abord les chanoines, consultés, donnèrent leur voix et reçurent Joava comme évêque de Léon. Joava partit donc pour Dol et fut consacré par saint Samson, archevêque de Dol et métropolitain de Bretagne. Cependant que saint Paul menait une vie solitaire au monastère de Baz, Joava appela auprès de lui saint Kenan, le fit prêtre et chanoine, puis lui donna la paroisse de Plou-kernaw à administrer — avec un grand fruit qui s’ensuivit. Pendant que saint Joava gouvernait son évêché diligemment, les Corniques — qui par leurs mœurs dépravées l’avaient contraint à quitter sa charge précédente — portaient lourdement son absence : car depuis qu’il les eut quittés, une si grande famine s’ensuivit durant trois ans qu’ils furent contraints de chercher du blé aux parties plus reculées de la Bretagne. Ils remarquèrent que ce grand fléau provenait de leur récente ingratitude envers saint Joava ; ils députèrent donc certains hommes vers lui à Léon, pour demander en leur nom qu’il leur pardonnât, daignât en outre les visiter et priât pour eux en leur donnant sa bénédiction. Saint Joava, toute mémoire d’injures mise de côté, les visita sur le conseil de saint Paul et, par son avènement même, les délivra de la disette — car ce saint homme n’eut guère répandu ses prières que, la terre et les arbres renaissant, l’abondance de toutes choses s’ensuivit.
14 Enfin, tant de travaux supportés pour la gloire de Dieu, il fut saisi d’une fièvre violente dans le presbytariat de Brasparz et en peu de jours fut privé de toutes ses forces. Trois jours avant sa mort, sa maladie mortelle fut révélée à saint Paul au monastère de l’île de Baz et à saint Kenan à Plou-Kerneaw. Kenan alla aussitôt vers saint Paul, par qui il fut aussitôt envoyé à Brasparz pour apporter son aide au saint évêque dans ses derniers moments et préparer ses funérailles. À sa venue, saint Joava fut merveilleusement consolé ; et fortifié par lui de tous les sacrements de l’Église, il bénit les assistants — et ordonna en outre que son corps fût déposé sur un brancard neuf et enseveli là où les bêtes s’arrêteraient dans sa translation. Ce qui fait, les mains et l’esprit levés vers le ciel, il rendit son âme à son Créateur le deuxième jour de mars, vers l’an 5(79 ?). Tout son corps, revêtu des ornements pontificaux, fut déposé — comme il l’avait ordonné — sur le brancard neuf, et l’on laissa aux bêtes la licence de le porter où elles voudraient. Elles tinrent donc le grand chemin de Brasparz jusqu’à ce que, s’arrêtant à Porz-arr-chraz, le brancard fût secoué d’un tel fracas qu’il semblait brisé ; mais les bêtes, poursuivant cinq cents pas, livrèrent le tombeau secoué en un lieu spacieux — où un temple des plus augustes fut érigé à son nom, dans lequel il fut déposé. Les reliques de ce saint homme furent ensuite transférées à Léon et conservées dans l’église cathédrale — dont il gouverna le diocèse un an et soixante-dix jours.
15 L’église de Léon célèbre la fête de saint Joava, ou Jovinus, le deuxième jour de mars. L’ancien légendier de sa cathédrale contient neuf leçons — d’où ce que nous avons écrit est pour la plus grande part tiré, mais principalement d’un manuscrit très ancien qui me fut communiqué par Vincent le Grand de Kerscao à Kerigonval, de pieuse mémoire, en mai 1621 — dans lequel sont contenues les gestes des évêques de Léon, mises en lumière par le noble et discret maître Ivo le Grand, chanoine de Saint-Paul de Léon, recteur de Plounéventer, aumônier et conseiller ordinaire du duc François II, en l’an 1423.
[Notes de bas de page éditoriales, abrégées : a) Saint Tenenan est vénéré en Bretagne le 16 juillet comme évêque de Léon après saint Golven, selon Albert. b) Le port de Brest est décrit comme le plus vaste d’Europe. c) Il s’agit de l’ancienne abbaye du diocèse corisopitain traitée dans la Vie de saint Winwaloe (3 mars). d–f) Distances et noms des villages ; la traduction hâtive de Colgan rendit « sa femme aussi convertie » et fit d’Aristagnus le « grand-père » du toparque alors qu’il était oncle ; le nom Aristagnus, formé sur le grec (« le meilleur et le plus pur »), semble inventé par quelque demi-savant. g) Albert écrivit d’après la connaissance de son propre temps. h–i) Les villages se trouvent à mi-chemin entre Faou et Léon ; Roscoff sert de port à Léon. k) Dol prétendit à la dignité métropolitaine jusque dans le XIIe siècle ; le différend avec Tours fut éteint en 1199, Boniface IX adjugeant à Dol une préséance d’honneur spéciale. l) Sur saint Kenan : Colgan débat s’il est Caledoc (5 nov.) de Duleek en Irlande, concluant qu’il s’agit plutôt d’un autre abbé de ce nom trouvé dans les martyrologes irlandais au 25 fév. m) Rien de ces soixante-dix jours ne se trouve dans les Actes de saint Paul. n) Le duc François II, dernier duc de Bretagne — l’interprète rendit par ignorance « duc François XI » ; il mourut en 1488, et par le mariage de sa fille Anne avec Charles VIII le duché passa à la couronne de France en 1491.]
[Le scan de la page continue ensuite dans l’article suivant du volume, sans rapport avec Joava :]
De plusieurs saints martyrs tués en Italie par les Lombards — commentaire préliminaire #
L’irruption des Lombards en Italie depuis la Pannonie, et leur monstrueuse cruauté envers les saints hommes, les temples, les cénobia, et même les sépulcres et les corps des saints, nous l’avons exposée longuement le 9 février avant la Vie de saint Sabin, évêque de Canosa ; et que les Lombards furent ainsi nommés de leur longue « barde » — c’est-à-dire hache ou lance — nous l’avons prouvé le 14 février. Des martyrs tués par ces Lombards en haine de la foi catholique, le présent Martyrologe romain se lit ainsi : « En Campanie, la commémoration de quatre-vingts saints martyrs qui, ne voulant pas manger d’aliments sacrifiés ni adorer la tête de bouc, furent très cruellement tués par les Lombards. » Saint Grégoire le Grand décrit l’histoire du martyre dans les Dialogues III.27–28 et divise les martyrs en deux classes — la première étant de quarante rustres qui refusèrent de manger les aliments sacrifiés ; dans la seconde se trouvait une très grande multitude de captifs refusant d’adorer la tête de bouc. Pierre de Natalibus ne rapporte que ces derniers, affirmant qu’ils souffrirent le sixième jour des Nones de mars ; desquels Hermann Greven écrit dans l’Auctarium d’Usuard : « Pareillement de très nombreux martyrs au nombre de quatre cents — desquels Grégoire relate (Dialogues III.28) que, pressés par les Lombards d’adorer la tête de bouc consacrée au diable, la plus grande part d’entre eux, refusant, furent tués. » On lit la même chose dans les additions de Molanus à Usuard (1568) ; Maurolycus pareillement : « le même jour, d’environ quatre cents martyrs tués par les Lombards dévastant l’Italie, comme le relate Grégoire. » Constantius Felicius et Richard Whitford ont le semblable dans leurs martyrologes, l’un publié en italien, l’autre en anglais. Ainsi Pierre de Natalibus les appelle environ quatre cents martyrs. Et notre ancien codex manuscrit de ces Dialogues de saint Grégoire porte « environ quatre cents captifs, dont une très grande multitude fut tuée » — mais au contraire dans les exemplaires imprimés édités par Gillotius, Pamelius et autres on lit « environ quarante captifs », le mot « quatre cents » étant rejeté en marge comme variante et finalement omis entièrement dans l’édition de Sixte V. Sur leur autorité, Galesinius écrit : « Ce même jour, des quarante saints martyrs qui, pressés par les Lombards d’adorer la tête de bouc, la détestèrent très constamment et furent égorgés. » Baronius, ajoutant à ces quarante quarante autres rustres de la classe précédente, compte quatre-vingts tués en tout. Mais saint Grégoire transmet dans la seconde classe « environ quarante » — ou, selon d’autres, « quatre cents » — captifs, et d’eux seulement « une très grande multitude », non tous, tués par le glaive. Les titres des chapitres chez Grégoire sont les suivants : du premier, « Des quarante rustres tués par les Lombards parce qu’ils ne voulurent pas manger d’aliments sacrifiés » ; du second : « De la multitude de captifs tués parce qu’ils ne voulurent pas adorer la tête de bouc. » Si le mot « multitude » — aussitôt qualifiée de « plus grande » — comparé au nombre quarante des rustres du chapitre précédent, laisse plutôt entendre que les captifs étaient environ quatre cents que non pas encore quarante, nous le laissons au jugement d’autrui.
Baronius, dans ses notes, calcule l’année du massacre comme 579. « Car saint Grégoire affirme, dit-il, que ceux-ci souffrirent environ quinze ans auparavant, remontant au temps où il écrivit ces Dialogues — à savoir lorsqu’il était en la quatrième année de son pontificat, comme il apparaît des Dialogues IV.36, où, traitant de la pestilence qui advint en la première année de son pontificat, il témoigne qu’elle arriva trois ans avant ce temps. Si donc, de l’année susdite 579, vous comptez ces quinze années écoulées jusqu’à la quatrième année pontificale de Grégoire, vous trouverez qu’ils consommèrent leur martyre au dit temps. » Ainsi Baronius, qui dans ses Annales inséra ce massacre sous cette même année — et ajoute, touchant l’idolâtrie des Lombards, la plainte de saint Grégoire à la reine des Francs Brunehilde : « Ceci pareillement nous exhortons, que vous deviez retenir vos autres sujets sous la modération de la discipline, afin qu’ils ne sacrifient point aux idoles, ni n’adorent les arbres, ni n’offrent de sacrilèges sacrifices sur les têtes des animaux — parce qu’il nous est parvenu que beaucoup de chrétiens courent aux églises et (ce qu’il est impie de dire) ne s’écartent point du culte des démons. » Ainsi Grégoire, et de lui Baronius. Ferrarius traite des mêmes martyrs dans son Catalogue des Saints d’Italie, s’étonnant d’où le Martyrologe romain les reçut comme ayant souffert en Campanie, puisque saint Grégoire au lieu cité ne fait aucune mention de la Campanie. Whitford et d’autres rapportent plus sûrement qu’ils souffrirent en Italie.
Les Actes du martyre — d’après le Livre Trois des Dialogues de saint Grégoire #
« De nos jours il est arrivé que même des personnes séculières, desquelles rien de la gloire céleste ne pouvait être présumé, ont atteint par une occasion survenue les couronnes du martyre. Car il y a environ quinze ans, comme en témoignent ceux qui purent être présents, quarante rustres furent pris par les Lombards et contraints de manger des aliments sacrifiés. Et lorsqu’ils résistèrent fortement et ne voulurent toucher la nourriture sacrilège, les Lombards qui les tenaient commencèrent à les menacer de mort s’ils ne mangeaient ce qui était sacrifié. Mais eux, aimant la vie éternelle plutôt que la présente et transitoire, demeurèrent fidèles et furent tous tués ensemble dans leur constance. Qu’étaient-ce donc sinon des martyrs de la vérité — qui choisirent de finir la vie par le glaive plutôt que d’offenser leur Créateur en mangeant l’interdit ?
« Au même temps aussi, tandis que les Lombards tenaient environ quatre cents autres captifs, selon leur coutume ils sacrifièrent au diable la tête de bouc, courant autour d’elle et la dédiant d’un chant impie. Et lorsqu’ils l’eurent d’abord adorée eux-mêmes les cous inclinés, ils contraignirent ceux qu’ils avaient pris à l’adorer pareillement. Mais la plus grande part de ces captifs, préférant en mourant tendre vers la vie immortelle plutôt qu’en adorant garder la vie mortelle, ne voulurent pas obéir aux sacrilèges commandements et dédaignèrent d’incliner devant une créature le cou qu’ils avaient toujours courbé vers le Créateur. D’où il arriva que les ennemis qui les avaient pris, enflammés d’une lourde colère, tuèrent par le glaive tous ceux qui ne voulaient pas être partenaires de leur erreur. Quelle merveille alors si ceux-ci purent être martyrs lorsque le temps de la persécution éclata — eux qui, jusque dans la paix même de l’Église, tenaient la voie étroite du martyre, s’affligeant toujours eux-mêmes ? Lorsque la crise de la persécution survint, même ceux-là méritèrent de recevoir les palmes des martyrs qui dans la paix de l’Église semblaient suivre les voies larges de ce monde. Nous ne tenons pourtant pas ce que nous disons de ces hommes élus comme une règle pour tous : car lorsque le temps de la persécution s’engouffre ouvertement, de même que très nombreux peuvent subir le martyre qui semblaient méprisables dans la paix de l’Église, ainsi parfois tombent dans l’effroi du doute ceux qui auparavant étaient crus se tenir fortement dans la paix de l’Église. Mais ceux que nous avons dit pouvoir devenir martyrs, nous confessons fidèlement qu’ils le sont — parce que nous le recueillons déjà de leur fin. Car ils ne pouvaient tomber même dans la persécution ouverte, ceux dont il est constant qu’ils persévérèrent jusqu’à la fin de la vie dans la vertu cachée de l’âme. »
[Le scan s’achève au titre de l’article du jour suivant : « DE SAINT CEADDA, ÉVÊQUE EN MERCIE » — suite dans le fichier Ceadda.]