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Lettre quatre

·2889 mots·14 mins

1 À ses fils très aimés et ses très chers disciples, aux frères sobres et à tous ses moines ensemble, Colomban, pécheur dans le Christ, adresse ses salutations.

2 « Que la paix soit avec vous », comme le Seigneur, dans son désir, le dit à ses disciples : qu’il y ait paix, salut et amour éternel. Que la Trinité vous accorde ces trois choses, et qu’elle vous les conserve avec mes prières, tant dans votre relation avec Dieu qu’entre vous-mêmes. La profondeur de ma sollicitude pour votre salut n’est connue que de Celui qui m’a donné à la fois le désir et le souci de votre progrès dans la science. Mais, puisque, comme le Seigneur l’a dit : « La tribulation et la persécution se sont levées à cause de la Parole », nulle autre exhortation ne vous convient maintenant que celle-ci : prenez garde de ne pas devenir semblables au sol rocailleux, qui, à cause de la minceur de sa couche de terre, ne peut nourrir les semences qu’il reçoit. Que le Seigneur ne dise pas de vous : « Lorsque la tribulation ou la persécution survient à cause de la Parole, ils se détachent aussitôt. »

3 Nous savons nous-mêmes que nous recevons la Parole du Seigneur avec joie et ferveur ; prenons garde alors de ne pas devenir un sol pierreux. La patience nous est nécessaire, afin que « l’épreuve de notre foi », comme il est écrit, « soit plus précieuse que l’or ». Comprenez que le combat porte sur des choses passagères ; mais lorsqu’il s’agit du royaume des cieux, ce n’est pas chose nouvelle qu’il y ait à la fois conflit et contestation au sujet du royaume. Et ne supposez pas que ce sont les hommes eux-mêmes qui vous persécutent ; ce sont les démons en eux qui envient vos vertus. Contre eux, prenez l’armure de Dieu que l’Apôtre nous montre, et taillez votre chemin vers le ciel en les abattant des flèches enflammées de prières ferventes. Car tout ce que vous demanderez avec foi et unanimité vous sera accordé. Mais veillez à n’avoir qu’un cœur et qu’une âme, afin de recevoir aussitôt la récompense de tout ce que vous demanderez pour votre salut au Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui est aussi notre Père commun, comme le Seigneur l’a promis en disant : « Si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera fait par mon Père qui est aux cieux. »

4 Sinon, si vous n’avez pas la même volonté et les mêmes désirs, il vaut mieux que vous ne demeuriez pas ensemble. C’est pourquoi je vous commande : tous ceux qui désirent vraiment consentir à ma volonté de cœur, qui reconnaissent mon intention et l’aiment, doivent demeurer auprès de mon fidèle disciple Attala, qu’il soit déjà là ou qu’il choisisse de venir après moi ; c’est à lui d’en décider. Il connaît le danger qui menace vos âmes. Obéissez-lui. Mais s’il décide de venir, que Waldelenus serve de prieur, car avec l’aide de Dieu il saura vite discerner ce qui est juste. En attendant, veillez à ce qu’il n’y ait parmi vous personne qui ne partage pas le même dessein que les autres. Quiconque serait cet homme, il nous fera plus de mal que ceux du dehors qui s’opposent à nous. Nous avons souffert un plus grand tort de ceux d’entre nous qui n’étaient pas d’un même esprit avec nous.

5 Tu sais, Attala très aimé, qui pèse sur ton caractère ; écarte-les aussitôt. Fais-le pourtant dans la paix et en union avec la règle. Par-dessus tout, honore Libranus et tiens toujours à Waldelenus. Si tu es là auprès de la communauté, que Dieu le bénisse ; qu’il soit humble, et donne-lui mon baiser, que je n’ai pu lui donner lorsque je partais en hâte. Quant à toi, tu sais combien longtemps j’ai désiré former ton caractère : si tu vois qu’il y a du progrès dans les âmes, reste là ; mais si tu vois des dangers, pars. Par dangers, j’entends les dangers de discorde : je crains, en vérité, que là aussi il n’y ait discorde au sujet de Pâques, et que, le diable guettant, ils ne cherchent à t’aliéner si tu ne gardes pas la paix avec eux. Car pour l’instant, sans moi, tu y sembles plus faible. Sois donc prudent, toi qui sais le temps où ils ne peuvent supporter la saine doctrine. Enseigne-toi toi-même ainsi que quiconque veut écouter ; seulement, qu’il n’y ait personne parmi vous qui ne fasse qu’un avec les autres. Par-dessus tout, sauvegarde la paix, t’efforçant toujours « de maintenir l’unité de l’Esprit dans le lien de la paix ». Car à quoi sert d’avoir un corps sans avoir un cœur ?

6 Je l’avoue, je suis brisé par cette affaire, car je voulais aider chacun entièrement, et pourtant, lorsque je leur parlais, ils m’attaquaient sans cause. Et tandis que je faisais confiance à tous, j’ai failli devenir un sot. C’est pourquoi tu dois être plus sage. Je ne veux pas que tu prennes autant de fardeau que j’en ai pris, et sous lequel j’ai transpiré. Tu connais déjà l’exiguïté de mon savoir ; tu as appris que tout conseil ne convient pas à chacun, car les coutumes et les qualités des hommes diffèrent grandement. Mais que puis-je faire ? Je vais maintenant te pousser à cet immense labeur que je fuis moi-même. Si je dévoile la diversité de la doctrine, je la tempérerai ; c’est pourquoi tu dois être souple et adaptable pour prendre soin de ceux qui t’obéiront avec foi et amour. Mais même leur amour, tu dois le craindre, car il sera dangereux pour toi.

7 Mais, très cher, les troubles sont partout : danger s’ils haïssent, danger s’ils aiment ! Sache que les deux sont vrais, qu’ils haïssent ou qu’ils aiment : dans la haine, la paix est perdue ; dans l’amour, l’intégrité est perdue. Tiens-toi donc à l’élan d’un désir unique, que tu sais être celui que mon cœur désire. Tu sais que j’aime le salut de beaucoup, et pour moi la solitude — l’un pour le progrès du Seigneur, c’est-à-dire de Son Église ; l’autre pour mon propre désir. Pourtant ces désirs sont davantage en moi qu’accomplis. En toi cependant, puissent-ils s’accomplir, je le demande, car en mon absence tu peux du moins percevoir les deux en partie. Je n’écris pourtant pas en maître qui commande.

8 Sache donc : mon ordre vaut pour tous, car j’ai perçu les désirs divers de beaucoup au sujet du maintien de la fermeté de la règle. J’ai lié des branches à la racine, qui, par leur propre fragilité, s’étaient écartées de ma faible fermeté — c’est-à-dire qu’elles s’étaient éloignées de la vérité de la doctrine. Quiconque a gardé ma manière de voir, qu’il serve Dieu en choisissant toujours pour soi ceux qui sont plus sages et plus pieux, pourvu toutefois qu’ils soient humbles et miséricordieux. Que tous les rebelles soient chassés ; que les obéissants deviennent héritiers. Observe ces choses, et quiconque m’appartient tout entier — fussent-ils nombreux — puissez-vous tous, tandis que le Christ vous agrandit et vous multiplie, regarder vers Celui qui sert Dieu près de l’autel, qui fut béni par saint Aidus l’évêque. Si donc la persécution de ces gens vous atteint…

9 J’ai écrit ces choses à cause de l’issue incertaine des événements. Mon désir était de visiter les nations et de leur prêcher l’Évangile par nous. Mais, comme Felix rapporte maintenant leur tiédeur, cela a presque enlevé mon ardeur pour cette entreprise.

10 Je voulais vous écrire une lettre en larmes, mais parce que je sais que votre cœur est déjà déchiré par des affaires nécessaires, dures et difficiles, j’ai choisi un autre style, préférant retenir les larmes plutôt que de les provoquer. Extérieurement donc, le discours est doux, mais intérieurement, la douleur est contenue. Voici, les larmes jaillissent, mais il vaut mieux en sceller la source ; car ce n’est pas le fait d’un vaillant soldat de pleurer au combat. Ce qui nous est arrivé n’a rien de nouveau ; nous l’avons longtemps prédit chaque jour.

11 Jadis, un philosophe plus sage que les autres parce qu’il osa déclarer — contre l’opinion de tous — qu’il n’y a qu’un seul Dieu, fut jeté en prison. Les Évangiles sont pleins de cette cause, et c’est pour cela qu’ils furent écrits : telle est la vérité de l’Évangile, que les disciples du Christ crucifié le suivent avec la croix. Un grand exemple a été montré, un grand sacrement révélé : le Fils de Dieu s’est offert volontairement — il fut offert parce qu’il le voulait. Il monta sur la croix comme un coupable, « nous laissant », comme il est écrit, « un exemple pour que nous suivions ses traces ». Bienheureux donc celui qui devient participant de cette passion et de cette humiliation.

12 Car il y a là quelque chose de caché qui est merveilleux : « Ce qui est folie en Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse en Dieu est plus fort que les hommes. » De façon miraculeuse, une sagesse sans mesure se voit dans la folie, et une force incomparable dans la faiblesse. C’est pourquoi toutes les consolations désirables, les mystères du salut, sont là cachés. Pourtant ils sont durs afin d’être précieux ; obscurs afin de n’appartenir qu’à peu de gens ; et n’appartenant qu’à peu de gens parce qu’ils sont excessivement merveilleux.

13 Endurons donc patiemment toute adversité pour l’amour de la vérité, afin d’être participants à la souffrance du Seigneur : « car si nous souffrons avec Lui, nous régnerons aussi avec Lui ». Que faut-il ajouter de plus, sinon la persévérance ? « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. » Car le jugement se trouve au terme, et la louange se chante à la sortie.

14 Mais pour persévérer, que chacun demande sans cesse l’aide de Dieu en toute humilité de cœur : « car », comme il est dit, « cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde ». Car la miséricorde de Dieu est plus grande et meilleure que la vie elle-même, même la meilleure des vies humaines ; car seuls ceux qui se confessent misérables et indignes devant Dieu ressentent le besoin du salut. Ils savent qu’ils ne peuvent être arrachés à de si grands périls que par la seule miséricorde du Seigneur.

15 Même ceux qui ont conscience de leurs bonnes œuvres, tout en craignant le jugement de Dieu et en pleurant leurs nombreux péchés, placent humblement leur confiance dans la seule miséricorde de Dieu. Leur parfaite crainte plaît d’autant plus à Dieu qu’elle tend vers l’humilité : « Le Seigneur prend plaisir en ceux qui Le craignent et en ceux qui espèrent en Sa miséricorde. »

16 C’est pourquoi nul ne peut se sauver par sa propre force, selon la parole du Seigneur à Job, où il se moqua de sa justification par certaines épreuves de patience, en disant : « Alors Je confesserai que ta propre droite peut te sauver. » Nul ne sera sauvé s’il n’exerce, avec humilité, la faculté qui lui est donnée dans la crainte et le tremblement, priant souvent : « Ne me rejetez pas loin de Votre présence », et : « Ne me repoussez pas de Vos commandements. »

17 Car, comme l’a dit quelqu’un, la grandeur de la vertu a souvent été cause de ruine pour certains, qui, par la raison même de leur beauté en vertu, tombent du sommet de l’humilité. D’où il est écrit : « Plus tu es belle, descends, lève-toi, et dors parmi les incirconcis », comme s’il était dit à l’âme enflée d’orgueil : « Parce que tu t’es exaltée dans l’orgueil par ta sainteté, descends-en maintenant et sois comptée parmi les pécheurs, car rien de ce qui se fait avec orgueil n’a de valeur pour Moi. »

18 La porte est étroite, comme tu le vois, et le chemin de la perfection est trouvé par peu de gens ; il évite les vices à gauche et les maux de la vanité et de l’orgueil à droite. C’est pourquoi nous devons marcher par la voie royale vers la cité du Dieu vivant, à travers l’affliction de la chair et la contrition du cœur, à travers le labeur corporel et l’humilité de l’esprit, à travers la diligence de notre devoir selon la loi, et non la dignité du mérite, et, plus grand que tout cela, à travers la grâce du Christ, à travers la foi, l’espérance et l’amour. Considère les nombreux dangers ; comprends la cause du conflit et la grandeur de la gloire. Ne sous-estime pas la force de l’ennemi, et reconnais que la liberté tient dans la balance du choix.

19 La porte se tient ouverte à l’ennemi depuis le nord : ainsi Jérusalem aussi sera ouverte depuis le nord. De ce lieu, l’ennemi qui habite au nord guette ; ainsi il est écrit : « Du nord, le mal fondra sur tous les habitants du pays. » Si tu enlèves l’ennemi, tu enlèves le combat ; si tu enlèves le combat, tu enlèves la couronne. Si ces choses existent, où qu’elles soient, la vertu, la vigilance, la ferveur, la patience, la fidélité, la sagesse, la constance et la prudence doivent nécessairement être présentes. Sinon, la ruine s’ensuivra. Si tu enlèves la liberté, tu enlèves la dignité.

20 Voici les adversités qui nous entourent et les tourbillons qui nous enveloppent, très cher disciple, sans compter celles qui rôdent au-dedans et nous font la guerre chaque jour de l’intérieur de nous-mêmes. C’est pourquoi, au milieu de tels périls, vouloir et courir t’appartient, et pourtant cela ne t’appartient pas ; car la seule force humaine ne suffit pas à atteindre ce qu’elle désire au milieu de tant d’obstacles, à moins que la miséricorde du Seigneur n’accorde à la fois le vouloir et l’accomplissement, faisant que les efforts de celui qui lutte soient menés à bien et que le coureur, surmontant chutes et obstacles, achève sa course sans entrave. Ainsi l’humilité de l’esprit est la cause du mérite ; sans aide, nul ne peut être aidé. Les orgueilleux ne méritent pas la grâce : les abandonnés s’endurcissent ; les ingrats, ne sachant prier, sont irrévérencieux. Le serviteur paresseux est flagellé dans la vie ; son service est méprisé. Celui qui désespère est jugé indigne même du mépris des hommes. Que dirons-nous donc à cela, ô misérables que nous sommes, qui nous flattons de bénédictions avant de mériter d’être délivrés des maux, et espérons atteindre la perfection avant d’avoir déposé nos vices ? Nous désirons tout connaître, et pourtant nous répugnons à faire tout ce que nous savons, espérant que les paroles puissent se payer en place des actes. Peut-être cela se peut-il ici-bas, mais là, devant Dieu, il est clair que non ; car là, « ce n’est pas quiconque dit » mais « celui qui fait » qui sera sauvé.

21 À l’instant où j’écris, un messager est arrivé, m’informant qu’un navire se prépare pour m’emmener malgré moi dans ma patrie ; pourtant si je fuis, nulle garde ne l’interdit, car il semble qu’ils souhaitent que je fuie. Si je suis jeté à la mer comme Jonas — qui, en hébreu, se nomme aussi “colombe” — priez pour qu’à la place de la baleine il y ait quelque rame favorable qui ramène sain et sauf votre Jonas vers la terre désirée.

22 Mais maintenant cette lettre doit prendre fin, bien que l’immensité du sujet la pousse à se prolonger ; l’amour ne connaît pas d’ordre, et c’est pourquoi elle part en confusion. J’ai voulu tout dire brièvement, mais je n’ai pas pu. Ce que j’ai voulu écrire, je ne l’ai pas fait, à cause de volontés divergentes. Ma volonté, peut-être, n’est pas sans flatterie ; que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses. Lui, s’Il le veut, connaît mon désir. Examinez vos consciences pour voir si elles sont plus pures et plus saintes en mon absence ; ne me cherchez pas par amour, mais seulement par nécessité. Que cette occasion ne vous rende pas négligents, ni que cette séparation vous porte à rechercher une liberté qui vous réduirait en servitude aux vices. Celui-là m’appartient qui aime l’unité ; celui-là ne m’appartient pas qui fait la division : « Car celui qui ne rassemble pas avec moi, dit le Seigneur, disperse. »

23 Sinon, si vous voyez que la perfection s’éloigne de vous davantage qu’auparavant, et si le destin me sépare de vous, et qu’Attala ne suffit pas à vous gouverner, puisque vos frères sont ici près des Bretons, rassemblez-vous tous entièrement en un même lieu, ce qui vaut mieux, afin que vous puissiez combattre plus aisément les vices et les pièges du diable. Que celui que vous choisirez tous en attendant préside sur vous, car, s’il m’en est laissé le soin, Dieu voulant, il m’incombera de prendre soin de vous. Toutefois, si les lieux vous plaisent et que Dieu bâtit avec vous là-bas, croissez et multipliez avec Sa bénédiction jusqu’à des milliers et des milliers.

24 Priez pour moi, mes bien-aimés, afin que je vive pour Dieu.

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