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La vérité sur Jeanne d’Arc que tout le monde devrait connaître

·11516 mots·55 mins
La vérité sur Jeanne d’Arc

Certains d’entre vous savent peut-être déjà que j’anime un petit groupe Facebook consacré à sainte Jeanne d’Arc. Quelques-uns ont même peut-être entendu la chanson que j’ai écrite sur elle (elle se trouve en bas de cette page, alors considérez-vous prévenus). Il ne vous étonnera donc pas d’apprendre que, au fil des ans, j’ai développé une certaine obsession pour la Pucelle d’Orléans.

Et pourtant, malgré toutes mes lectures, Jeanne m’a toujours paru difficile à cerner, comme pour tout le monde. Elle était difficile à définir au XVe siècle et elle l’est encore aujourd’hui. Il est donc assez malaisé de distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas chez Jeanne d’Arc.

Car voici ce qui me trottait dans la tête depuis des années : tout le monde revendique Jeanne. Les féministes en font leur prototype. Les nationalistes s’en réclament. Des protestants ont tenté d’en faire une sorte de pré-réformatrice. On l’a traitée de sorcière, de prostituée, de travestie et de schizophrène : de tout, semble-t-il, sauf de ce qu’elle fut réellement.

J’ai donc décidé, il y a quelque temps, de faire ce que étonnamment peu de gens prennent la peine de faire. Au lieu de lire une énième biographie moderne (et il en existe des milliers, chacune avec son angle différent), je suis remonté aux sources. Dans les premiers mois de 1431, une jeune fille illettrée de dix-neuf ans était assise dans un château tenu par les Anglais à Rouen et répondait à des centaines de questions posées par les clercs parmi les plus savants d’Europe, dont les réponses furent consignées presque mot pour mot. Ce document, le procès-verbal de son procès de condamnation, existe encore aujourd’hui.

Et il est passionnant.

Que vous soyez ou non aussi convaincu que moi au bout du compte, je peux vous promettre une chose : la vraie Jeanne est bien plus intéressante que tous les mythes. Voici ce que j’ai trouvé.

1. Tout le monde veut sa part de Jeanne #

Commençons par un petit tour des revendicateurs, car le bras de fer autour de Jeanne a commencé presque à l’instant de sa mort.

Les Français de son temps l’aimaient profondément, au point qu’après sa mort, une sosie parcourut le pays en se faisant passer pour elle, prétendant avoir échappé aux flammes. Cette escroquerie fut menée, faut-il le noter, avec l’aide des propres frères de Jeanne encore en vie. Les familles, apparemment, donnent vraiment naissance à la fois à des pécheurs et à des saints !

Le plus étrange des revendicateurs fut une copie que personne ne pouvait contrefaire. Quelques mois après la mort de Jeanne, les capitaines français prirent sous leur aile un jeune berger nommé Guillaume le Berger, qui prétendait recevoir ses propres révélations divines et montrait des blessures aux mains, aux pieds et au côté, à la manière des stigmates de saint François. Le chroniqueur bourguignon Jean Lefèvre qualifiait ceux qui le soutenaient de gens de folle créance. L’expérience s’acheva à l’escarmouche que les chroniqueurs appellent la bataille du Berger : le garçon fut capturé, conduit lié comme un larron dans Paris lors de l’entrée triomphale du roi Henri, âgé de neuf ans, congédié comme un sot et, dit Lefèvre, noyé dans la Seine. Les vers de Martial d’Auvergne le disent tristement : le pauvre garçon avait dit avoir été envoyé par Dieu pour l’amour de feu la Pucelle, et chacun voulait faire comme elle. Personne n’y est jamais parvenu deux fois.

À l’inverse, et c’est compréhensible, elle fut haïe par les Anglais de son époque—ceux qui la capturèrent, l’accusèrent de possession démoniaque et la brûlèrent. Cent soixante ans plus tard encore, Shakespeare la dépeignit dans Henry VI en sorcière et en prostituée, reprenant les insultes que les soldats anglais lui lançaient lors du siège d’Orléans (la seconde insulte la faisait pleurer).

William Shakespeare dans le portrait Chandos, attribué à John Taylor, vers 1610

William Shakespeare (1564-1616). Ce portrait, daté de 1610 et attribué à John Taylor, est conservé à la National Portrait Gallery. Shakespeare écrivit sa pièce historique Henry VI en 1591.

Et pourtant, bien avant Shakespeare, on voit poindre un éclair de décence anglaise dans l’observation honnête d’un soldat anglais anonyme qui, entendant les cris déchirants de Jeanne et l’invocation répétée du nom de Jésus tandis qu’elle mourait, laissa échapper ces terribles paroles : Dieu nous pardonne : nous avons brûlé une sainte.

Avance rapide jusqu’à notre époque, et les revendications se multiplient. On l’a appelée la première féministe, la première protestante, même l’une des premières avocates du transgenrisme, tout cela parce qu’elle portait une armure d’homme. Dans l’Angleterre laïque, on l’admire superficiellement comme une femme courageuse, mais on explore rarement la vérité sur Jeanne d’Arc au-delà de ce point. C’est si peu exploré, en fait, que des centaines de personnes tapent Jeanne d’Arc a-t-elle existé sur Google chaque mois !

Et comme si ce n’était pas assez confus, d’autres facettes de sa personnalité semblent bien contradictoires. Elle était, tout à la fois, une paysanne illettrée et une dignitaire anoblie, le plus jeune chef de guerre de tous les temps et une fille plus à l’aise parmi les soldats que parmi les femmes de la cour, une vierge perpétuelle et une visionnaire mystique, douce et paisible mais obstinée et sûre d’elle, souvent au bord des larmes mais un rouleau compresseur contre les Anglais, sans instruction mais apprenant vite, une stratège exemplaire sans formation théologique, une menace pour les hussites, une grande débatteuse, une diplomate hors pair, un bastion de bon sens, une faiseuse de miracles, une adolescente à la foi surnaturelle inébranlable et, pour couronner le tout, une excellente couturière de son propre aveu.

Pas étonnant que les biographes continuent de s’y essayer.

2. L’adolescente la plus documentée de l’histoire #

Voici où cela devient intéressant pour un lecteur moderne : nous pouvons laisser Jeanne parler d’elle-même.

Entre février et mai 1431, Jeanne fut interrogée lors d’une série de séances publiques dans la chapelle du château, puis jour après jour dans sa cellule. Des dizaines de docteurs en théologie et en droit se relayèrent pour l’interroger, et les notaires couchèrent tout par écrit. Chaque esquive, chaque dérobade, chaque réponse audacieuse. Le procès-verbal qui en résulte est si détaillé que nous connaissons Jeanne d’Arc mieux que presque quiconque au Moyen Âge.

Et la documentation ne s’arrête pas là. Vingt-cinq ans après sa mort, l’Église ouvrit un second procès, le procès de réhabilitation, et retrouva tous ceux qui l’avaient connue et vivaient encore : ses amis d’enfance, ses compagnons d’armes, les prêtres qui l’avaient examinée, même des officiels qui avaient assisté à sa condamnation. Leurs souvenirs d’elle, livrés sous serment, sont aussi saisissants que ses propres réponses.

Quand les gens demandent donc Jeanne d’Arc a-t-elle vraiment existé ?, la réponse honnête est qu’elle est l’un des êtres humains les mieux attestés du monde médiéval. La question n’est pas de savoir si nous la connaissons. C’est de savoir si ce que dit vraiment le dossier nous plaît.

Et le dossier ne s’arrête pas aux procès. Jeanne traversa une Europe fourmillant de chroniqueurs, qui la consignèrent au fil de sa route : Perceval de Cagny chevauchant aux côtés de son capitaine favori, le duc d’Alençon ; le Bourguignon Monstrelet présent dans le camp qui la captura ; un courtisan allemand, un abbé écossais, même un pape. Treize de ses lettres dictées nous sont aussi parvenues, et de son vivant, des poètes la mettaient déjà en vers. Nous pouvons donc regarder Jeanne à travers les yeux des autres comme à travers les siens, et c’est là que le portrait devient vraiment vivant.

3. Le roi qui allait abdiquer #

Avant d’en venir à son procès, il faut voir dans quoi Jeanne a mis les pieds à Chinon, car les chroniques montrent clairement qu’il ne s’agissait pas d’une cour héroïque en attente. C’était un navire en train de couler.

Le pape Pie II, qui recueillit des récits de témoins oculaires au concile de Bâle quelques années plus tard, rapporte qu’au moment où Jeanne se mit en route, Charles VII ne préparait pas un retour. Il préparait une abdication. Il avait résolu d’écrire au roi de Castille pour lui offrir la couronne de France en échange d’un coin de terre où il pourrait se cacher en sûreté. L’héritier de France cherchait une cachette quand une paysanne de dix-huit ans arriva pour lui dire de se battre.

Et il était sans le sou. Le doyen de Saint-Thibaud rapporte que Charles était si pauvre qu’un cordonnier de Bourges lui refusa un jour une paire de bottes à crédit, et lui reprit celle qu’il avait déjà chaussée. Paris et Reims étaient aux mains de l’ennemi, et Orléans en était à son septième mois de siège.

Elle obtint son escorte jusqu’à cette audience grâce à une prédiction que personne ne pouvait expliquer. Le jour même où l’armée française fut taillée en pièces à la bataille des Harengs, à plus de cent cinquante kilomètres de là et avant qu’aucun messager ait pu arriver, le Journal du siège rapporte que Jeanne dit à Robert de Baudricourt, le capitaine sceptique de Vaucouleurs, que le roi avait eu grand dommage devant Orléans, et en aurait encore davantage, si elle n’était menée vers lui. Baudricourt, qui selon le chroniqueur l’avait déjà éprouvée et trouvée très sage et comme véridique, finit par céder. Il la fit habiller en homme et lui donna une escorte. Son premier miracle n’eut pas lieu sur un champ de bataille : ce fut de persuader un capitaine de frontière terre-à-terre d’engager sa réputation sur une bergère.

La célèbre première audience fut donc un dernier coup de dés, et Charles la joua en homme qui ne se fie à personne. Il resta dans la foule tandis que des seigneurs plus richement vêtus se tenaient autour de lui et, quand Jeanne s’adressa à lui, il répondit : Ce n’est pas moi qui suis le roi, Jeanne, en désignant l’un d’eux : Voilà le roi. Le chroniqueur Jean Chartier rapporte sa réplique : En nom Dieu, gentil prince, c’est vous et nul autre. Et à mesure que l’interrogatoire avançait, clercs et capitaines s’émerveillaient de cette fille qui répondait aussi savamment de la guerre que des choses de Dieu.

Ce qu’elle lui dit d’autre resta derrière des lèvres liées par le serment. Devant une poignée de témoins tenus au silence, rapporte la Chronique de la Pucelle, elle révéla au roi quelque chose qu’il avait fait en grand secret, dont il fut fort étonné, car nul ne pouvait le savoir sinon Dieu et lui. À ce jour, personne ne sait ce qu’elle a dit. Son confesseur, frère Pasquerel, se borna à dire que le roi et le duc d’Alençon connaissaient certains secrets qu’ils pourraient déclarer s’ils le voulaient. Ni l’un ni l’autre ne le fit jamais.

Puis les Français firent ce que les Anglais ne firent jamais : ils vérifièrent. Pendant six semaines, rapporte le courtisan allemand Eberhard de Windecken, elle fut examinée à Poitiers par des gens âgés et expérimentés, par des savants, clercs et laïcs, par des femmes et des hommes, ouvertement et en secret. La conclusion rapportée au roi : aucun mal ne fut trouvé en ladite pucelle, mais tout bien : humilité, virginité, spiritualité, honnêteté, sobriété. Et quand Charles réclama un signe prouvant qu’elle venait de Dieu, elle lui dit qu’elle le donnerait à Orléans, et pas avant, car Dieu l’avait ainsi ordonné.

Les examinateurs y allèrent en ricanant et en ressortirent convertis. Avant de l’entendre, dit la Chronique de la Pucelle, les savants de Poitiers traitaient toute l’affaire de rêveries et fantaisies ; après, il n’en était aucun qui ne dît qu’elle était une créature de Dieu ; et certains d’entre eux, en s’en retournant, pleuraient à chaudes larmes. Frère Séguin, doyen de la faculté de théologie de Poitiers qui l’interrogea et vécut assez longtemps pour témoigner à sa réhabilitation, lui demanda en quelle langue parlait sa voix. En une meilleure langue que la vôtre, répondit-elle au professeur limousin. Et quand un docteur jacobin objecta que si Dieu voulait le départ des Anglais, les armes étaient superflues, elle donna la réponse qui devrait être affichée chez tous les pacifistes : elle ne souhaitait que quelques hommes qui combattent, et Dieu donnerait la victoire.

Windecken conserve aussi les conditions qu’elle posa au roi avant de lever le petit doigt : qu’il rende son royaume à Dieu qui le lui avait prêté ; qu’il pardonne à tous ceux qui avaient combattu contre lui ; et qu’il s’humilie pour que quiconque, riche ou pauvre, ami ou ennemi, puisse venir implorer sa grâce. L’adolescente illettrée ne demandait pas un emploi à un roi. Elle disait à un roi comment en être un.

4. Son procès était truqué dès le départ #

Je dois être honnête sur ce que j’ai trouvé dans ce dossier, car c’est la partie qui ressemble moins à de l’histoire qu’à un thriller.

Le juge, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, était conseiller du roi d’Angleterre, et les registres du Conseil privé anglais montrent que sa complaisance fut achetée avec la promesse de l’archevêché de Rouen, alors vacant. L’homme qui jugeait Jeanne avait littéralement une promotion qui dépendait de sa condamnation.

Son confident était un infiltré. Un chanoine nommé Nicolas Loyseleur fut placé dans sa cellule, se faisant passer pour un prisonnier loyal au parti français et prétendant venir de la Lorraine natale de Jeanne. Il gagna sa confiance en parlant du roi et de ses propres révélations supposées, et il promit à Jeanne qu’elle serait sauvée. Pendant ce temps, il rapportait secrètement tout ce qu’elle disait à l’évêque, y compris ce qu’elle lui disait en confession, ce qui constitue une grave violation du droit canonique catholique. La légende veut que le jour de son exécution, il ait été si bouleversé par son péché qu’il ait imploré son pardon aux pieds de Jeanne. Le dossier historique de ses actes ultérieurs jette cependant un sérieux doute sur cette histoire.

C’est encore pire. Le notaire Guillaume Manchon témoigna qu’au début du procès, on l’avait posté avec un collègue dans une chambre voisine où il y avait un trou par lequel on pouvait écouter, afin que tout ce que Jeanne confiait à Loyseleur, même en confession, pût être consigné et transformé en questions pour la prendre par ruse. Et quand Manchon continua de consigner fidèlement ses réponses, excuses comprises, les juges tentèrent de lui dicter une formulation latine différente, tandis que deux scribes dissimulés derrière un rideau produisaient un procès-verbal parallèle d’où ses défenses étaient tout simplement omises. Là où la marge du manuscrit porte encore la mention Nota, disait Manchon, c’est là que la bataille a eu lieu, et là où il fallut l’interroger à nouveau parce que ce qu’il avait écrit était vrai.

Sa prison n’était pas du tout une prison ecclésiastique. Elle fut détenue dans un château militaire anglais, aux fers et enchaînée, gardée jour et nuit par des soldats anglais sans scrupules. Ce sont des conditions dont elle se plaignit à maintes reprises, et elles expliquent son insistance sur des vêtements masculins protecteurs mieux que n’importe quelle idéologie.

Pendant ses premières semaines à Rouen, on l’enferma dans pire qu’une cellule : un forgeron nommé Étienne Castille lui construisit une cage de fer, et elle y fut maintenue debout, liée par le col, les mains et les pieds, jusqu’à l’ouverture du procès.

Quand le seul examinateur bienveillant, maître Jean de La Fontaine, tenta de l’éclairer sur des points de droit, Cauchon le menaça. Après le 27 mars, il disparaît tout simplement des séances. Maître Jean Lohier, avocat normand respecté appelé à examiner le dossier, déclara le procès entier sans valeur : il n’avait aucune forme régulière, la cour siégeait à huis clos, le parti du roi de France n’avait jamais été cité, et une simple fille affrontait une salle pleine de maîtres et de docteurs sans aucun conseil. Cauchon s’emporta devant les maîtres assemblés que Lohier remettrait tout en question, et Lohier quitta prudemment Rouen. Et quand des clercs bienveillants firent remarquer que le concile de Bâle siégeait alors, avec du clergé de l’obédience de Jeanne, et suggérèrent qu’elle s’en remette à lui, l’évêque cria : Taisez-vous, au nom du diable ! Les hommes qui l’avaient suggéré furent expulsés de la ville sous peine de mort.

Et ils utilisèrent les sacrements comme moyen de pression. Jeanne suppliait de pouvoir entendre la messe, mais les juges lui firent une offre : abandonnez d’abord vos vêtements d’homme. Sa contre-offre est si profondément Jeanne qu’elle mérite d’être citée : elle leur demanda de faire faire pour moi un long vêtement qui touche le sol, sans traîne, et me le donner pour aller à la messe ; et ensuite, à mon retour, je reprendrai le vêtement que j’ai.

Enfin, le 9 mai, on l’amena dans la grande tour du château et on lui montra les instruments de torture, préparés et prêts. Une fille de dix-neuf ans se tenait devant eux et dit ceci :

Vraiment, quand vous me feriez arracher les membres et tirer l’âme du corps, je ne vous en dirais pas davantage ; et si je vous disais quelque chose, je dirais ensuite toujours que vous me l’auriez fait dire par force.

Trois jours plus tard, les juges s’assemblèrent et conclurent que la torture, dans son cas, profiterait peu. Relisez cette phrase. Tout l’appareil de l’occupation anglaise et de l’Université de Paris cligna des yeux le premier.

Et le truquage allait jusqu’aux cordons de la bourse, car les comptables gardaient les reçus. Les propres registres de la couronne anglaise consignent que Cauchon fut payé pour 153 jours de travail sur l’affaire de Jeanne dite la Pucelle, y compris des voyages auprès du duc de Bourgogne et de Jean de Luxembourg pour négocier son achat, le tout avant même l’ouverture du procès. Les mêmes registres montrent les docteurs de l’Université de Paris qui la déclarèrent hérétique touchant chacun vingt sous tournois par jour pour sa présence au procès. Les hommes qui la jugèrent étaient littéralement sur la paie du régime qui l’avait achetée : Luxembourg venait de vendre sa prisonnière aux Anglais pour quelque dix mille pièces d’or, une rançon royale pour une adolescente. Les États de la Normandie occupée furent contraints de voter un impôt de guerre que les évaluations conservées décrivent comme levé pour l’achat de la Pucelle et la continuation de la guerre, et le trésorier de Normandie reçut l’ordre d’acheter 2 636 nobles d’or en monnaie anglaise pour régler la note. Jeanne d’Arc fut acquise comme on achète une marchandise : sur facture.

5. Les réponses qui m’ont arrêté net #

C’est ma partie préférée, car Jeanne sur le papier est drôle, incisive et absolument sans peur : parfois les trois dans une seule réponse.

À la question-piège classique (savez-vous que vous êtes en la grâce de Dieu ?), elle était prise entre deux réponses fatales. Dire oui, et elle serait condamnée pour présomption ; dire non, et elle admettrait être une pécheresse abandonnée de Dieu. Voici ce qu’une adolescente illettrée répondit à une salle pleine des plus beaux esprits théologiques d’Europe :

Si je ne suis en la grâce de Dieu, Dieu veuille m’y mettre ; et si je suis, Dieu veuille m’y garder. Je serais la plus dolente de tout le monde, si je me savais n’être en la grâce de Dieu.

Les notaires la couchèrent par écrit, et plus de 550 ans plus tard, les rédacteurs du Catéchisme de l’Église catholique de 1992 aussi. Ils ont dû comprendre qu’ils assistaient à quelque chose de remarquable, car le piège ne fonctionna plus jamais.

À la question de savoir si sainte Marguerite parlait anglais, elle répondit : Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?

À la question de savoir si saint Michel était nu, elle répondit avec la théologie rapide d’une fille de la ferme : Croyez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? Et s’il avait des cheveux : Pourquoi les lui aurait-on coupés ?

Quand frère Richard l’approcha à Troyes en faisant nerveusement le signe de la croix et en l’aspergeant d’eau bénite (pour vérifier si elle réagirait comme un démon), elle lui dit : Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas. Le frère paya finalement sa fréquentation : en mars 1431, tandis que Jeanne était dans sa cellule à Rouen, les vicaires de l’évêque de Poitiers et de l’inquisiteur firent ordonner par le Parlement au prédicateur populaire de cesser de prêcher et de rester en arrestation dans son couvent franciscain. Le registre ne dit pas ce qu’il avait prêché. Difficile de ne pas se demander s’il parlait trop chaleureusement de la prisonnière que son roi avait abandonnée.

Pressée de prêter le même serment une seconde fois, elle riposta comme le ferait n’importe quelle adolescente : Je vous ai fait serment hier ; cela devrait bien vous suffire. Vous me chargez trop. Puis, dans une phrase qui tient presque de la prophétie, elle avertit l’évêque même qui la ferait brûler : Gardez-vous bien de ce que vous dites être mon juge, car vous prenez là une grande charge.

À la question de savoir ce qu’elle préférait entre sa bannière et sa fameuse épée, elle répondit qu’elle préférait la bannière quarante fois plus, et la raison donne tort à toute la caricature de guerrière assoiffée de sang : elle dit qu’elle portait elle-même la bannière à l’attaque pour éviter de tuer personne ; et elle dit qu’elle n’a jamais tué d’homme. Et quand on lui demanda pourquoi cette bannière avait été portée à l’église de Reims pour le sacre devant celles de tous les capitaines, elle donna une réponse qui serre encore la gorge : elle avait été à la peine : c’était bien raison qu’elle fût à l’honneur.

Et sur le seul secret qu’ils voulaient vraiment, le signe privé qu’elle avait donné à son roi, la chose qui avait convaincu Charles VII de lui faire confiance, elle opposa un silence de semaines : Je vous ai toujours répondu que vous ne le tireriez pas de ma bouche. Allez le lui demander. Elle avait juré à sainte Catherine de n’en jamais parler, disait-elle, parce qu’on me pressait trop d’en parler. Pressée au-delà du refus, aux séances de mars dans sa prison, elle finit par leur donner une réponse si grandiose qu’elle tient de la parabole : un ange avait apporté au roi une couronne d’or fin, qu’aucun orfèvre au monde n’aurait pu faire aussi riche ; elle gisait dans le trésor royal, dit-elle, et durerait mille ans et plus. Souvenir, métaphore, ou une adolescente racontant une histoire à ses bourreaux ? Dans tous les cas, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir le dernier mot. À la question de savoir si le signe était d’or, d’argent ou de pierre précieuse, elle répondit : Je ne vous le dirai pas ; et nul homme ne pourrait décrire une chose aussi riche que le signe ; mais le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains, et c’est le plus certain qu’il puisse vous envoyer. Il semble que Charles emporta sa part de ce secret dans la tombe ; des années plus tard, les historiens débattent encore de ce qu’il a pu être.

6. Les passages que j’ai dû relire #

Puis il y a les passages où j’ai vraiment dû m’arrêter et relire, car ils sonnent comme de la légende tout en figurant dans le dossier assermenté.

Son épée fut trouvée par miracle. Elle dit aux juges que ses voix lui avaient révélé une épée enterrée derrière l’autel de l’église Sainte-Catherine de Fierbois, marquée de cinq croix et épaisse de rouille. Elle envoya la chercher un homme qu’elle n’avait jamais vu ; les clercs la trouvèrent exactement où elle avait dit, et quand ils la frottèrent, la rouille tomba aussitôt.

Elle prédit sa propre blessure. À l’assaut de la bastille du Pont, à Orléans, Jeanne fut la première à dresser une échelle contre les murailles et reçut une flèche (ou un carreau d’arbalète) dans le cou. Le dossier indique qu’elle l’avait prédite au roi avant que cela n’arrive. Elle fut guérie en quinze jours et de retour au travail.

Elle prédit aussi sa propre capture, et la date. Des semaines avant Compiègne, dit-elle à la cour, saintes Catherine et Marguerite l’avaient avertie à Melun qu’elle serait prise avant la fête de la Saint-Jean, et répété l’avertissement bien des fois, presque chaque jour. Elle les supplia d’une seule grâce : qu’à sa capture elle meure aussitôt, sans longue vexation de prison. Les voix répondirent seulement qu’elle devait tout accepter de bon gré, et qu’il devait en être ainsi. À la question de savoir si elle serait quand même sortie ce jour-là en connaissant l’heure, elle donna la réponse honnête : non, elle ne serait pas allée volontiers, mais néanmoins, elle aurait obéi au commandement de ses voix, quoi qu’il lui fût arrivé. Elle partit. Elle fut prise.

Elle prophétisa la libération de la France avec une échéance. En mars 1431, elle dit à ses juges : Avant sept ans révolus, les Anglais perdront tout en France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français. Et elle ajouta, avec son impatience zélée coutumière : Je serais bien fâchée que ce fût tant différé. Paris revint aux mains des Français en avril 1436, cinq ans après qu’une prisonnière condamnée l’eut dit.

Elle survécut à un saut qui aurait dû la tuer. Enfermée dans la tour de Beaurevoir après sa capture, apprenant que Compiègne allait être mise à feu et à sang et qu’elle avait été vendue aux Anglais, elle sauta, se recommandant à Dieu dans sa chute. Elle ne put manger pendant des jours ensuite, jusqu’à ce que, dit-elle, sainte Catherine lui ordonne de se confesser et de demander pardon à Dieu pour son saut, et promette que Compiègne serait secourue avant l’hiver. Elle le fut.

Elle dut même rendre compte d’un miracle. À Lagny, dit-elle à la cour, un bébé de trois jours fut porté devant la statue de Notre-Dame dans l’église ; on disait qu’il n’avait montré aucun signe de vie depuis trois jours, et il était noir comme sa propre tunique. Les filles de la ville priaient pour lui, alors elle alla s’agenouiller et pria avec elles, et enfin la vie apparut dans l’enfant, qui soupira trois fois, fut baptisé et mourut aussitôt après, pour être enterré en terre consacrée. Ses juges couchèrent aussi celui-là par écrit.

Et elle démystifia une prophétesse rivale avec le scepticisme joyeux d’une détective-née. Catherine de La Rochelle prétendait qu’une dame blanche vêtue de drap d’or venait à elle chaque nuit, promettant de flairer des trésors cachés qui pourraient payer les gens d’armes de Jeanne. La réponse de Jeanne est la plus sensée de tout le dossier : elle demanda à partager le lit de Catherine pour voir l’apparition de ses propres yeux. Elle veilla jusqu’à minuit et ne vit rien. Catherine jura que la dame était venue pendant que Jeanne dormait. Jeanne dormit donc tout le jour suivant pour veiller la nuit entière d’après, resta couchée aux côtés de la prophétesse jusqu’à l’aube, et ne vit encore rien, bien que Catherine promît sans cesse Oui, tout de suite. Son verdict, rendu en face de Catherine, fut qu’elle devrait retourner à son mari, tenir sa maison et élever ses enfants. Ses propres saints, dit-elle aux juges, lui avaient dit que toute cette affaire n’était que folie. Le champion de la prophétesse, frère Richard, ne le lui pardonna jamais.

Et voici l’entrée la plus étrange du dossier, car elle ne concerne pas du tout Jeanne : elle concerne son père. Elle raconta aux juges que son père avait rêvé, encore et encore, que sa fille s’en irait avec des gens d’armes, et qu’il en était si tourmenté qu’il disait à ses frères : Si je pensais que ce que j’ai rêvé d’elle arriverait, je voudrais que vous la noyiez ; et si vous ne le faisiez pas, je la noierais moi-même. Elle obéissait à ses parents en tout, disait-elle, sauf pour ce seul départ. À la question de savoir si les quitter était un péché, elle répondit que puisque Dieu le commandait, quand elle aurait cent pères et mères, et quand elle serait fille de roi, elle serait néanmoins partie. Ensuite, elle leur écrivit, et ils lui pardonnèrent.

7. Ce que ses amis ont juré #

Le procès de réhabilitation est l’endroit où l’histoire de Jeanne reprend ses couleurs, parce que les gens qui l’ont vraiment connue ont enfin pu parler sous serment, vingt-cinq ans plus tard.

Ses amis d’enfance de Domrémy se souvenaient d’une fille si ordinaire qu’elle en était presque ennuyeuse : elle cousait, elle filait, elle gardait les bêtes, elle allait si souvent à l’église que les autres filles la taquinaient. Une amie de Jeanne se rappela qu’elle était une excellente catholique, et une femme modeste : elle communiait souvent et, à la vue du Corps du Christ, versait bien des larmes. En tout ce qu’elle faisait, sauf dans les affaires de guerre, c’était une toute simple jeune fille.

Le premier soldat à la prendre au sérieux fut Jean de Metz, de Vaucouleurs, et il jura de ce que la fille à la pauvre robe rouge lui dit quand il lui demanda si le roi devait vraiment être chassé et l’Angleterre régner : Avant la mi-carême, il me faut être vers le roi, dussé-je perdre mes jambes jusqu’aux genoux. Car nul au monde, ni rois ni ducs ni fille du roi d’Écosse, ne peut recouvrer le royaume de France, et il n’y a de secours pour lui que moi-même. À la question de savoir qui était son Seigneur, elle répondit : Dieu. Metz enfila son armure et chevaucha à ses côtés jusqu’à Chinon.

À sa première arrivée à Chinon, un témoin décrivit une pauvre petite bergère se présentant devant le roi avec grande humilité, disant simplement : Très noble seigneur Dauphin, je suis venue et envoyée vers vous de par Dieu pour secourir le royaume et vous. Le roi la fit attendre deux jours avant même de la voir.

Dunois, le Bâtard d’Orléans, le capitaine dont elle sauva la ville, jura que sa conduite en guerre était un fait divin plutôt qu’humain. Il était là, sur la Loire, quand le convoi se trouva bloqué, le vent tout contraire, et Jeanne lui dit : Je vous apporte meilleur secours qu’il ne vint jamais à général ni à ville quelconque : le secours du Roi du ciel. Le vent, témoigna Dunois, tourna alors d’un coup et devint favorable, et les bateaux firent voile droit vers Orléans.

Dunois jura aussi quelque chose de plus discret. Chaque jour à vêpres, disait-il, elle se glissait dans une église, faisait sonner les cloches une demi-heure, rassemblait les frères mendiants qui suivaient l’armée, et priait pendant qu’ils chantaient une antienne à Notre-Dame. Et une fois, chevauchant à ses côtés au milieu des foules criant Noël ! à l’entrée du roi dans Crépy, elle dit : Voilà un bon peuple ; jamais je n’ai vu peuple qui se réjouisse autant de la venue d’un si noble roi. Et plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours, pour être enterrée en cette terre ! À la question de savoir où elle espérait mourir, elle répondit : Là où il plaira à Dieu. Elle ne souhaitait, ajouta-t-elle, que déposer les armes et rentrer garder les moutons de ses parents avec ses frères et sa sœur.

Même ce souhait touchant a pourtant une anicroche dans la paperasse. Les registres de contrats de la cathédrale d’Orléans conservent l’acte d’une maison de la ville que Jeanne avait louée au chapitre de la cathédrale, avec un homme nommé Guillot de Guienne se portant garant pour elle pendant qu’elle faisait campagne. Neuf mois après sa mort, le garant reloua le bail, et il lui restait cinquante-neuf ans à courir. Chaque fois que Jeanne se représentait la guerre terminée, il semble qu’elle s’imaginait s’installer non parmi les troupeaux de Domrémy, mais dans la ville qu’elle avait sauvée, parmi une population où, comme l’a dit un historien, elle ne comptait que des amis.

Et Jean d’Aulon, le chevalier vétéran que le roi avait nommé pour la garder, donna le témoignage qui répond mieux que tout autre à l’accusation de folle jouant au soldat. Voyageant, dormant et combattant à ses côtés pendant un an, il jura n’avoir jamais connu de femme plus posée ni plus chaste : Ni moi ni les autres, quand nous étions avec elle, n’avions jamais de mauvaise pensée : il y avait en elle quelque chose de divin. D’Aulon raconta aussi l’histoire qu’aucun romancier n’oserait inventer. Jeanne parlait de son conseil céleste comme de trois : l’une qui restait toujours avec elle, l’une qui allait et venait, et une troisième avec qui les deux autres délibéraient. D’Aulon supplia un jour de les voir. Elle lui dit qu’il n’était pas digne ni assez vertueux pour les voir, et il ne redemanda jamais.

Son chapelain, frère Pasquerel, qui ne la quitta pas de Blois à Compiègne, jura des détails que les généraux avaient manqués. Elle se confessait presque chaque jour. Quand la nourriture manquait en campagne, elle préférait avoir faim plutôt que toucher à des victuailles volées. Elle pleurait sur les Anglais blessés et les faisait confesser avant leur mort. Et elle dit à Pasquerel que si elle-même était tuée, le roi devrait fonder des chapelles pour prier pour les âmes des hommes morts à la guerre.

Jeanne décrivit son Conseil céleste à la cour ainsi : quand les gens ne voulaient pas la croire, disait-elle, je me retire seule et prie Dieu… et, ma prière finie, j’entends une Voix qui me dit : “Fille de Dieu ! va ! va ! va ! je serai ton aide : va !”

8. Par mon bâton #

Venons-en à la partie que j’ai le plus aimée dans les chroniques, car les témoins n’ont pas seulement consigné les paroles de Jeanne. Ils ont consigné son quotidien.

Son serment, soit dit en passant, n’était pas par Dieu ni par le ciel. Le chroniqueur attitré du duc d’Alençon, Perceval de Cagny, nous dit qu’elle jurait par mon bâton, serment familier qu’elle avait appris au vieux soldat La Hire à employer à la place du nom de Dieu.

À Orléans, les Anglais condamnèrent aux flammes le héraut même qui leur avait apporté sa sommation de quitter la France, et dressèrent le bûcher pour l’y brûler. Quand ils s’enfuirent quelques jours plus tard, ils le laissèrent derrière eux, aux fers. Et William Glasdale, le capitaine qui lui criait des ordures à travers les lignes de siège, reçut une prophétie personnelle : elle lui dit qu’il mourrait avant le départ des Anglais et ne les verrait jamais partir. Quelques jours plus tard, le pont des Tourelles s’effondra sous lui et il se noya en armure complète dans la Loire. Et elle n’était pas une droguée d’adrénaline : d’Aulon jura que jamais elle n’avait vu le sang d’un Français sans que ses cheveux ne se dressent sur elle.

Elle fut transpercée lors de ce même assaut, et le dossier dit qu’elle en avait prédit la blessure au roi auparavant. Windecken, écrivant d’après les rapports officiels, nous dit ce qu’elle fit ensuite : elle se fit mettre un peu d’huile d’olive dessus, s’écarta, s’agenouilla et invoqua le Père céleste, puis redescendit dans le fossé et dit à ses hommes que les Anglais n’avaient plus de puissance. Le Journal du siège, le journal orléanais contemporain, conserve la scène la plus citée de tout le siège. Elle laissa son étendard, s’écarta un peu pour prier, et dit à un gentilhomme proche de veiller au moment où la queue de son étendard toucherait la fortification anglaise. Quelques minutes plus tard, il cria : Jeanne, la queue touche ! Sa réponse : Tout est à vous, et entrez-y ! L’assaut reprit et le fort tomba. Les prisonniers anglais conduits dans la ville ce soir-là jurèrent quelque chose d’encore plus étrange : pendant que les Français attaquaient, il leur avait semblé que le monde entier s’était rassemblé contre eux. Et le lendemain matin, quand les Anglais battus se rangèrent en ordre de bataille pour couvrir leur retraite, elle interdit aux Français d’attaquer pour l’amour et l’honneur du saint dimanche, tant que les Anglais ne les assailliraient pas. Les Anglais saisirent l’allusion et s’en allèrent. Jeanne avait gagné Orléans sans bataille le dernier jour du siège.

Six semaines plus tard, à Patay, les éclaireurs ne trouvaient pas du tout l’armée anglaise, jusqu’à ce qu’un cerf jaillisse d’un couvert et traverse leur ligne cachée, provoquant le cri qui les trahit. À la question de savoir où trouver l’ennemi, Jeanne répondit : Chevauchez hardiment, nous aurons bonne conduite. Ce fut une déroute : des milliers de morts anglais, le grand seigneur Talbot prisonnier, et sir John Fastolf fuyant si vite qu’on lui retira l’ordre de la Jarretière pour lâcheté. Ses pairs la lui rendirent ensuite, mais la tache resta. À Jargeau, quelques jours avant, le comte de Suffolk capturé avait refusé de se rendre à un écuyer inconnu tant qu’il n’avait pas armé l’homme chevalier lui-même, afin que l’histoire retînt qu’il s’était rendu à un chevalier. Alençon jura que pendant l’assaut de Jargeau, Jeanne l’arracha de l’endroit où il se tenait, désignant une machine de guerre dans la ville : cette machine vous tuera. Alençon bougea ; quelques instants plus tard, la pierre de la machine tua le seigneur du Lude à l’endroit même qu’il venait de quitter.

Tous ceux qui combattaient à ses côtés ne croyaient pas en elle, et le meilleur récit d’une conversion de sceptique vient de l’homme du sceptique lui-même. Arthur de Richemont, le connétable de France exilé, se présenta au siège de Beaugency avec une armée privée que le roi lui avait expressément interdit d’amener. Jeanne et Alençon partirent à sa rencontre ; et Guillaume Gruel, le chroniqueur du connétable lui-même, rapporte qu’elle sauta de cheval et jeta ses bras autour de ses genoux en salutation. Le vieux chef de guerre breton la regarda d’en haut et rendit le verdict d’un homme couvrant tous ses paris à la fois : Jeanne, on me dit que vous voulez me combattre. Je ne sais si vous êtes de Dieu ou non. Si vous êtes de Dieu, je ne vous crains point, car Dieu connaît ma bonne volonté. Si vous êtes du diable, je vous crains encore moins. Ils joignirent leurs forces, et Beaugency se rendit le lendemain matin. Quand Talbot, Scales et Fastolf, marchant à sa délivrance, apprirent que le connétable était arrivé, ils abandonnèrent leur tentative—c’est ainsi que la route de Patay resta ouverte.

La marche sur Reims faillit mourir à Troyes. L’armée n’avait plus de pain, le conseil avait voté le retour, et ce fut le vieux conseiller Robert Le Maçon qui dit : qu’on appelle la Pucelle. Jeanne arriva au galop, demanda deux fois au roi s’il croirait ce qu’elle lui dirait, puis déclara : Noble roi de France, si vous voulez demeurer ici devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance dedans deux jours, que ce soit par force ou par amour. Puis elle parcourut les rangs, un bâton à la main, dirigeant le rassemblement de portes, tables et volets pour les ouvrages de siège. Troyes ouvrit ses portes le lendemain, et quand la garnison sortit sous sauf-conduit avec ses prisonniers français, elle les fit relâcher.

Et Reims ne fut jamais seulement une cérémonie. Les Français croyaient que nul n’était vraiment roi de France tant qu’il n’avait été oint de l’huile sainte conservée là-bas, envoyée du ciel, disait-on, par une colombe blanche à saint Remi. Pie II rapporte que les Anglais avaient souvent envisagé de sortir l’huile de la ville mais en furent, dit-il, empêchés par la volonté divine. Reims ouvrit ses portes ; la garnison anglaise sortit par une porte pendant que Charles entrait par une autre ; et Jeanne se tenait dans la cathédrale, sa bannière à la main tout près de l’autel, pendant qu’il était couronné. En moins de trois mois, elle avait mis un roi sur son trône, et les hommes, dit Perceval, la servaient pour l’espérance qu’elle venait de Dieu, plus que pour les gages : Pie II estime les volontaires à trente mille cavaliers venus à leurs propres frais.

Ce ne fut pas que de la gloire, et les chroniqueurs ne prétendent pas le contraire. Au cours de cette même marche, elle tomba sur deux ou trois femmes de suite du camp à coups de plat de la miraculeuse épée de Fierbois et la brisa ; le roi la gronda, disant qu’elle aurait dû employer un bon bâton plutôt qu’une épée venue de Dieu. À Paris, en septembre, elle prit un carreau d’arbalète dans la cuisse, resta dans le fossé jusqu’à la nuit et dut être traînée dehors contre son gré, criant : Par mon bâton, la place aurait été prise. À l’aube, elle était en selle à réclamer une nouvelle attaque, mais pendant qu’elle discutait, le roi fit secrètement démolir dans la nuit le nouveau pont d’Alençon sur la Seine pour qu’elle ne pût traverser. Quand il ramena ensuite l’armée vers le sud, Jeanne laissa tout son harnois, chaque pièce de son armure, devant la statue de Notre-Dame de l’abbaye de Saint-Denis.

Après cela, la cour la tint en laisse. Alençon, dit Perceval, ne fut plus jamais autorisé à faire campagne avec elle ; le seigneur de La Trémoille, qui gouvernait le roi, y veilla. Lasse d’un conseil qui préférait les trêves aux victoires, elle finit par partir en douce sans même prendre congé du roi, et alla combattre les pillards autour de Lagny. Même disgraciée, elle était redoutable : à Saint-Pierre-le-Moûtier, quand l’assaut se brisa et que les Français reculèrent, d’Aulon, lui-même transpercé au talon, la vit revenir presque seule, criant aux traînards : Aux fascines et aux claies, chacun, pour faire le pont ! La ville fut prise d’assaut aussitôt. À Compiègne, le 23 mai 1430, elle tenait l’arrière-garde couvrant la retraite de ses hommes quand le capitaine de la ville elle-même releva le pont et lui ferma la porte au nez, et elle fut tirée de son cheval par un archer bourguignon. Aux mains qui l’empoignaient, elle donna la seule réponse qui comptait pour elle : J’ai juré et donné ma foi à un autre que vous, et c’est à lui que je tiendrai mon serment.

Une chronique française ajoute une scène que je veux croire. Ce matin-là à Compiègne, après s’être confessée et avoir entendu la messe à Saint-Jacques, elle s’appuya sur un pilier et dit à la centaine de petits enfants venus l’admirer : Mes enfants et chers amis, je vous signifie que j’ai été vendue et trahie, et que sous peu je serai livrée à mort. Je vous supplie donc de prier Dieu pour moi. Et la même chronique ne put résister à l’épilogue : le capitaine qui ferma cette porte, Guillaume de Flavy, ne fut jamais puni par aucun homme, alors Dieu fit en sorte que la propre femme de Flavy le fît étrangler dans son lit par son barbier, puis obtint le pardon du roi.

9. Dans ses propres lettres #

Nous avons aussi les lettres de Jeanne. Treize nous sont parvenues, dictées à des scribes mais tout à fait à elle dans le ton : directes, sûres d’elles, traversées de la même voix que celle du procès.

La première fut envoyée aux capitaines anglais assiégeant Orléans, écrite avant même qu’elle ait levé le petit doigt au combat. Une adolescente écrivant à l’armée la plus redoutée d’Europe :

Rendez à la Pucelle, qui est envoyée ici de par Dieu le Roi du ciel, les clefs de toutes les villes que vous avez prises et violées en France… Je suis envoyée ici de par Dieu le Roi du ciel pour vous chasser entièrement de France.

Elle les avertit qu’elle élèverait un cri tel qu’il n’en avait pas été entendu en France depuis mille ans. Quelques semaines plus tard, c’était fait au mot près.

Quand les Anglais ignorèrent ses lettres comme prévu, elle fit attacher la suivante à un carreau et la fit tirer dans leur camp par un arbalétrier. C’est le détail que je préfère : la plupart des gens qui ignorent un courriel reçoivent une relance ; Jeanne envoyait les siennes par flèche.

Et elle avait un code secret. Elle écrivait souvent les noms Jhesus Maria avec une croix sur ses lettres, mais parfois, dit-elle à la cour, elle plaçait la croix pour signifier que celui de son parti à qui elle écrivait ne devait pas faire ce qu’elle lui écrivait. Une adolescente qui maniait un chiffre sous le nez de tout le monde.

Elle pouvait être d’un naturel magnifique face à l’impossible aussi. Sa lettre à la ville française loyale de Tournai se lit comme un bulletin de guerre d’un chef trois fois plus âgé : en huit jours elle a chassé les Anglais de toutes les places qu’ils tenaient sur la rivière de Loire, par assaut ou autrement. Et le jour même du sacre de Charles à Reims, le jour le plus occupé de sa vie, elle trouva le temps d’écrire au duc de Bourgogne en le suppliant de faire la paix, avec une extraordinaire alternative s’il tenait absolument à combattre quelqu’un : s’il vous plaît de faire la guerre, allez donc sur les Sarrasins. Au sommet de son triomphe, son instinct était de désigner à une armée ennemie un adversaire plus digne.

Ses lettres aux habitants de Reims sont mes préférées, car elles montrent Jeanne protectrice plutôt que chef de guerre. Apprenant qu’ils craignaient un siège, elle écrivit : Je vous promets et certifie que je ne vous abandonnerai point tant que je vivrai, et leur dit de l’informer de tout traître parmi eux, et dès que je le pourrai, je les ôterai du milieu de vous. Sur la trêve que Charles venait de signer avec la Bourgogne, elle fut directe : Je n’en suis pas contente, et ne sais si je les tiendrai. Et à tout ennemi songeant à marcher sur la ville, elle promit de leur faire user leurs éperons si vite qu’ils ne sauront où les reprendre.

Nous savons même à quoi elle ressemblait en pleine campagne, car deux jeunes nobles, Guy et André de Laval, écrivirent chez eux pour raconter le jour où ils l’avaient rencontrée : toute armée de blanc, hormis la tête, une petite hache à la main, sur un grand coursier noir qui refusait de tenir en place pour la laisser monter, jusqu’à ce qu’elle ordonne de le mener à la croix du chemin. Puis, d’une voix bien féminine, elle appela les prêtres à faire processions et prières à Dieu, et partit au galop en disant : En avant, en avant. Le verdict des frères, écrit à leur propre mère et grand-mère : il semble une chose toute divine, ses faits, et la voir et l’entendre.

Et une dernière lettre, à la ville de Riom, demande des poudres, du salpêtre, du soufre, des carreaux, de fortes arbalètes et autres appareils de guerre pour le siège de La Charité. Elle est signée JEHANNE d’une main serrée et hésitante, les lettres guidées pour elle, car Jeanne ne savait pas écrire. L’original existe encore ; un seul cheveu et l’empreinte d’un doigt restent pressés dans le sceau de cire brisé. Sa signature était bien à elle, mais quelqu’un lui tenait la main pour la faire.

10. Ce que le reste du monde a écrit #

Mais le matériau le plus frappant de ces volumes est peut-être ce que d’autres ont écrit sur Jeanne pendant que tout se déroulait encore, de tous les côtés de la guerre et au-delà.

Commençons par ses ennemis. Enguerrand de Monstrelet était un chroniqueur bourguignon écrivant pour la faction même qui la captura, et il était à Compiègne. Il rapporte qu’à la prise de Jeanne, Bourguignons et Anglais se réjouirent plus que s’ils avaient pris cinq cents hommes de guerre : car ils ne redoutaient ni ne craignaient aucun capitaine ni autre chef de guerre autant qu’ils n’avaient jamais fait ladite Pucelle. Ses ennemis la tenaient pour le commandant le plus dangereux de France.

Et cette peur se voit dans leur paperasse. Les propres ordonnances de la couronne anglaise subsistent, ordonnant aux shérifs de toute l’Angleterre de traquer les capitaines et soldats qui avaient déserté plutôt que de traverser la Manche. Les rubriques officielles de ces ordonnances expliquent pourquoi les hommes fuyaient : ils étaient terrifiés par les enchantements de la Pucelle, et les terreurs de la Pucelle les avaient fait sortir de leurs sens. Le gouvernement d’Henri VI en était réduit à supplier sa propre armée de venir en France.

Et le duc de Bourgogne annonça sa capture à Henri VI lui-même, dans une lettre écrite depuis le champ de bataille le soir même, se nommant l’instrument de la providence divine dans sa chute : avec eux vint celle qu’ils appellent la Pucelle… et Dieu me donna telle grâce que celle qu’ils appellent la Pucelle fut prise. Les chroniques civiques de Londres consignèrent l’événement avec un compliment qu’elles n’arrivèrent pas à noyer dans l’injure : c’était une fausse sorcière, écrivirent-elles, et pourtant les Français la tenaient parmi eux pour une prophétesse et une digne déesse, car jamais elle n’avait eu le pire en aucun lieu où elle s’était trouvée. Une fausse sorcière qui n’avait jamais été battue : même les annales de l’ennemi ne parvenaient pas à faire tenir les deux moitiés de cette phrase ensemble. Un moine de Saint-Albans, consignant la nouvelle dans ses annales pour 1430, ne put que noter qu’une fille appelée Le Puselle de Francia avait été prise dans la foule trompeuse des Français.

Le diariste hostile connu comme le Bourgeois de Paris, qui la détestait, rapporte pourtant la rumeur qui courait la capitale : petite fille gardant les moutons, les oiseaux des bois et des champs venaient à son appel manger le pain sur ses genoux. Il la marque lui-même comme apocryphe. Même ses ennemis ne pouvaient s’empêcher de répéter les légendes.

Puis il y a les étrangers qui regardaient de loin. Walter Bower, abbé écossais écrivant sa chronique nationale à partir de récits de témoins, était fasciné par le petit anneau qu’elle portait à la main gauche et contemplait sans cesse, le détail même que ses accusateurs détourneraient en preuve de sorcellerie. Bower la trouva même prédite dans les prophéties de Merlin—Voici, les guerres retentissent ; une pucelle porte les bannières—et conclut avec le verdict le plus joliment prudent de tout le corpus : elle avait fait beaucoup de bien au royaume de France et frappé les Anglais de terreur, concède-t-il, mais par quel esprit elle présomptuait ces choses, le sait Celui qui sait tout. Le pape Pie II lui consacra un sobre chapitre de son histoire une génération plus tard, refusant de trancher s’il s’agissait d’une œuvre divine ou d’une invention humaine mais confirmant chaque fait ; il rapporte même la théorie cynique de son époque, selon laquelle quelque noble habile l’avait inventée comme messagère de Dieu, au motif qu’il n’est aucun homme qui refuse Dieu pour chef. Et saint Antonin de Florence, un saint canonisé comme Jeanne elle-même, pesa ses actes et ne trouva en elle rien de malhonnête… rien de superstitieux, en rien s’écartant de la vérité de la foi. Un autre Écossais alla plus loin que Bower n’osa jamais : le compilateur du Liber Pluscardensis introduit son récit d’une certaine merveilleuse pucelle, Jeanne en prétendant l’avoir vue, l’avoir connue et être resté en sa compagnie jusqu’à la fin de sa vie—un Écossais, s’il faut le croire, au service de la France jusqu’au bout. Et un marchand vénitien à Bruges, Pancrazio Giustinian, écrivant chez lui quelques semaines à peine après le sacre, coucha par écrit son programme tel que la cour de France le comprenait : lever le siège d’Orléans, couronner le roi, faire la paix entre lui et les Anglais, et libérer le duc d’Orléans de sa prison anglaise—ou, si les Anglais refusaient de le livrer, elle traverserait en Angleterre et le prendrait malgré eux. Quoi que Jeanne ait prévu d’autre, cela ne s’arrêtait pas à la France.

Sa renommée devançait ses armées. En 1429, les comptes de la ville de Ratisbonne, où logeait l’empereur Sigismond, consignent un paiement de vingt-quatre pfennigs pour voir un tableau montrant comment la Pucelle combattait en France : un portrait à grand succès d’une adolescente, exposé dans un pays qu’elle n’a jamais vu, alors qu’elle combattait encore. Cet été-là, une lettre d’agents allemands rapportait que les Flamands et les Picards ne quitteraient en aucun cas leur propre pays pour aider les Anglais, et que beaucoup de chevalerie part de ces terres germaniques ; ils veulent aller trouver le Dauphin à Reims : des chevaliers chevauchaient vers l’ouest rien que pour la voir. Un étudiant parisien nommé Jean de Vaulx écrivit ses exploits sur les feuilles volantes de son propre exemplaire de Térence, dit-il, puisque c’était une merveille. Et quand l’envoyé bourguignon Bertrandon de La Broquière parvint à Constantinople en 1433, les Grecs lui demandèrent s’il pouvait être vrai que le duc de Bourgogne avait pris la Pucelle, car cela semblait aux Grecs une chose impossible. La nouvelle de Jeanne avait atteint le bout du monde connu.

Mais le plus beau témoignage de tous vient d’une femme. Christine de Pisan, souvent appelée la première femme écrivain professionnelle d’Europe, avait soixante-sept ans et passé onze ans cloîtrée dans une abbaye depuis que la révolution bourguignonne l’avait chassée de Paris. En juillet 1429, alors que Jeanne était encore en vie et gagnait encore, Christine rompit son silence pour écrire le dernier poème de sa vie, les seuls vers français sur Jeanne composés de son vivant qui nous soient parvenus. Ils commencent ainsi :

Moi, Christine, qui ai pleuré
Onze ans en une abbaye close…
Enfin maintenant je me mets à rire.

Une petite fille de seize ans,
N’est-ce pas une chose au-delà de nature ?
À qui les armes ne sont point pesantes,
Mais il semble que sa nourriture
S’y trouve, tant elle s’y montre forte et hardie,
Et devant elle vont fuyant
Les ennemis, et nul ne tient.

Telle force n’eurent ni Hector ni Achille ;
Mais tout cela fait Dieu qui la conduit.

Celle qu’on appelle souvent la première féministe d’Europe est sortie de sa retraite pour Jeanne. Relisez lentement.

Christine n’était pas la seule à versifier ces semaines-là. Quelque part dans le Dauphiné, un obscur clerc de cour gribouilla une ballade patriotique sur la couverture vierge d’un dossier de justice, et elle survécut quatre cents ans uniquement parce que c’était du papier brouillon. Elle s’ouvre sur l’insulte que tout Français médiéval connaissait, la vieille légende populaire des Anglais à queue : Arrière, Anglais coués, arrière ! Votre chance est passée… Et Jeanne, la douce pucelle, par qui vous êtes confondus. Jeanne fut folklore avant d’être histoire.

11. Le jour où elle a failli craquer #

Mais voici maintenant la partie à laquelle personne ne s’attend, et c’est pour moi le moment le plus humain de toute son histoire.

Jeanne fit ce que tout bon catholique aurait fait : elle en appela au pape. Trois fois, sur l’échafaud du cimetière Saint-Ouen le 24 mai, elle demanda que ses paroles et ses actes soient envoyés à Rome pour être jugés par notre Seigneur le souverain Pontife, à qui et à Dieu d’abord, je m’en réfère. Trois fois on le lui refusa ; il était, lui dit-on, impossible d’aller si loin chercher notre Seigneur le pape. Un tribunal aux mains des Anglais n’allait pas envoyer sa prisonnière vedette à Rome.

Ils se mirent donc à lire la sentence de mort, et quelque part au milieu de la lecture, Jeanne craqua. Elle interrompit la lecture et accepta de se soumettre. Une abjuration fut rédigée, et elle y apposa une marque, puisqu’elle était illettrée. Même cette signature a une drôle d’odeur. Le clerc Jean Massieu témoigna que Jeanne avait d’abord demandé que l’acte fût vu par les clercs et l’Église avant de signer ; le prédicateur Erard coupa court : Tu abjureras présentement, ou tu seras brûlée. Elle signa donc. Loyseleur lui dit alors qu’elle avait fait une bonne journée de travail et sauvé son âme, ce à quoi elle demanda la chose raisonnable : Or donc, gens de l’Église, menez-moi dans vos prisons, et que je ne sois plus entre les mains de ces Anglais. La réponse de Cauchon : Ramenez-la où vous l’avez prise. Sa peine de mort fut commuée en prison à vie, dans la même cellule anglaise, dans les mêmes chaînes.

Mais voici ce qui se passa ensuite, et c’est ce qui me la fait aimer plus, pas moins. En quelques jours, dit-elle, ses voix lui parlèrent de la grande pitié de cette grande trahison qu’elle avait acceptée, qu’en abjurant elle s’était condamnée pour sauver sa vie. Elle reprit ses vêtements d’homme (en partie, expliqua-t-elle, parce que c’était plus sûr parmi ses gardiens masculins, et en partie parce que les promesses qui lui avaient été faites—la messe, l’Eucharistie, la délivrance de ses chaînes—n’avaient pas été tenues). Les mécanismes de cette rechute méritent attention. Massieu témoigna que pendant son sommeil, ses gardes retirèrent ses vêtements de femme, vidèrent sur son lit le sac contenant son ancienne tenue d’homme, et refusèrent de lui donner autre chose. Elle tint jusqu’à midi, dit-elle, avant que la nécessité corporelle la force à se lever et à l’endosser, protestant : Messieurs, vous savez que cela m’est défendu. Frère Isambert de la Pierre témoigna qu’elle lui dit avoir été entre-temps molestée, battue et dépouillée, et qu’un seigneur anglais avait tenté de la forcer. Les maîtres et notaires furent alors convoqués pour que chacun pût venir voir l’hérétique relapsée dans ses braies. Et quand les juges vinrent dans sa cellule lui demander pourquoi, elle leur dit simplement que tout ce qu’elle avait dit sur l’échafaud, elle l’avait dit par crainte du feu.

Le récit de Pie II ajoute un détail plus froid sur la manière dont la rechute fut fabriquée. Ses gardes, écrit-il, ne cessaient de poser devant elle des pièces d’équipement militaire (un manteau un jour, une cuirasse ou un plastron le lendemain) jusqu’à ce que, sans méfiance, elle se rhabillât en homme, ne sachant pas qu’elle endossait la mort. Quoi qu’il se soit passé, les Anglais tenaient leur hérétique relapsée en quelques jours.

Dans la marge du manuscrit, le clerc consigna seulement trois mots : réponse mortelle.

Le 30 mai 1431, au Vieux-Marché de Rouen, les juges la déclarèrent hérétique relapsée et la livrèrent au pouvoir séculier, priant la même puissance séculière de modérer son jugement à votre égard, en deçà de la mort et de la mutilation des membres. La fiction juridique que tout le monde comprenait : l’Église ne la brûlerait pas ; elle la laisserait simplement là où le bûcher était certain. Et même cela fut un raccourci : les juges séculiers siégèrent sur leur échafaud au Vieux-Marché, mais des témoins jurèrent qu’aucune sentence laïque ne fut jamais lue. Deux sergents la descendirent et la remirent au bourreau. Ils savaient que c’était illégal, eux aussi : quand l’accusé hérétique suivant, Georges Folenfant, passa, les juges ecclésiastiques eux-mêmes envoyèrent avertir le bailli de Rouen que cet homme ne devait pas être traité comme la Pucelle l’avait été, laquelle, sans sentence finale ni jugement définitif, fut consumée par le feu.

Deux derniers échanges méritent de survivre. Quand l’évêque Cauchon vint voir la femme qu’il avait condamnée, elle lui dit en face : Évêque, je meurs par vous, et, selon un autre récit, Hélas ! je meurs par vous, car si vous m’aviez fait garder dans les prisons de l’Église, je ne serais pas ici. Et le congé que lui signifia le prédicateur Nicolas Midi est la phrase la plus glaciale du dossier : Jeanne, allez en paix ; l’Église ne peut plus vous défendre et vous livre à la main séculière. Elle s’agenouilla, pria à voix haute, pardonna à ses ennemis, embrassa le crucifix et partit vers le feu.

Elle mourut en demandant à un prêtre dominicain de tenir haut la croix de Notre-Seigneur pour qu’elle pût la voir à travers les flammes. Quand Jeanne vit le feu, elle me dit de descendre et d’élever très haut la croix de Notre-Seigneur pour qu’elle pût la voir, et je le fis : récit du témoin oculaire Martin Ladvenu. Le nom de Jésus fut le dernier mot sur ses lèvres. Craignant qu’elle ne devienne une sainte martyre dont on recueillerait les reliques, les Anglais jetèrent ses cendres dans la Seine.

Même là, la dissimulation n’arriva pas à tenir sa version. Les juges rédigèrent ensuite un document prétendant que Jeanne avait admis, le matin de sa mort, que ses voix l’avaient trompée. Mais ce document ne porte aucune signature notariale : les clercs assermentés qui avaient tout consigné refusèrent de le valider. La seule preuve qu’elle ait perdu la foi est la seule pièce que les propres scribes de ses ennemis ne voulurent pas parapher. Et la presse hostile en inventa d’autres encore : la chronique anglaise de Robert Fabyan prétendit qu’elle avait feint d’être enceinte pour retarder les flammes, mais quand on connut le contraire, elle fut pour cela jugée et brûlée : une calomnie que le dossier assermenté réfute en tout point, mais que des lecteurs anglais achetaient encore plus de quatre-vingts ans plus tard. Pourtant, la première histoire imprimée de France justifia discrètement son ultime appel : le Compendium de Robert Gaguin, le livre qui apprit son histoire à l’Europe pendant un siècle, achève son récit de son procès par le verdict que ce qu’elle avait fait aurait dû être soumis au jugement du Siège apostolique : la chose même qu’elle demanda trois fois sur l’échafaud et qu’on lui refusa.

Un dernier détail nous vient sous serment des hommes qui se tenaient au plus près du feu. Ce soir-là, le bourreau trouva les dominicains Ladvenu et Isambert saisis et émus d’un merveilleux repentir, craignant, dit-il, de ne jamais pouvoir être pardonné pour ce qu’il avait fait à cette sainte femme. Il leur raconta que, bien qu’il eût appliqué l’huile, le soufre et le charbon sur ses restes, il n’avait pu en aucune manière consumer ni réduire en cendres les entrailles ni le cœur, et qu’il en était aussi étonné que devant un miracle des plus évidents. Le clerc du bailli, Jean Fleury, l’entendit rapporter que le cœur était resté entier et plein de sang. Lisez cela comme vous voudrez : l’homme qui l’a brûlée crut avoir vu quelque chose au-delà du feu.

Et quand un frère dominicain, frère Pierre Bosquier, osa dire publiquement que ses juges avaient mal fait, il fut condamné à la prison au pain et à l’eau jusqu’à Pâques suivant. Dire la vérité sur son procès était déjà dangereux avant même que ses cendres soient froides.

Jeanne d’Arc au bûcher dans le tableau du Panthéon de Jules Eugène Lenepveu

Quand Jeanne vit le feu, elle me dit de descendre et d’élever très haut la croix de Notre-Seigneur pour qu’elle pût la voir, et je le fis (Martin Ladvenu, le dominicain tenant la croix). Tableau de Jules Eugène Lenepveu (1819-1898). Recadré et retouché d’après une photographie de Hervé Lewandowski / Centre des monuments nationaux, via Wikimedia Commons, sous Licence Ouverte 1.0.

12. Alors, quelle est la vérité sur Jeanne d’Arc ? #

Après la lecture du dossier, les célèbres revendications modernes tombent une à une, et ce qui reste est presque gênant de simplicité : une pieuse fille catholique qui s’appelait elle-même, sans prétention ni propagande, la Pucelle, une vierge consacrée simplement et purement à Dieu.

Jeanne possédait peut-être aussi des traits élevés et mystiques, mais dans l’essentiel elle restait une toute simple jeune fille. En apprenant qu’elle serait brûlée vive le lendemain matin, sa première pensée ne fut ni la gloire ni la postérité, mais la pureté : Faut-il que ce corps, jusqu’ici sans souillure, soit maintenant réduit en cendres par une mort si lamentable ?

Jeanne d’Arc voyant sainte Catherine et saint Michel dans le tableau de 1843 de Hermann Anton Stilke

Jeanne d’Arc voyant sainte Catherine et saint Michel dans le tableau de 1843 de Hermann Anton Stilke, Apparition de sainte Catherine et de saint Michel à Jeanne d’Arc, aujourd’hui conservé au musée de l’Ermitage.

Son passage au ciel se fit à travers un feu purificateur, littéralement. Comme l’a dit Mark Twain, qui n’était pas catholique : Elle s’élève sans tache, en esprit et en cœur, en parole, en acte et en âme, et le demeurera jusqu’à la fin des temps.

La meilleure définition de sainte Jeanne d’Arc se trouve sûrement dans le sainte qui précède son nom. Elle est, d’abord et avant tout, une sainte catholique, et n’est-ce pas une fierté de la compter parmi les nôtres.

Laissons donc le dernier mot à Jeanne pour réfuter les mythes :

La vérité sur Jeanne d’Arc, c’est que :

  • C’était une catholique convaincue : dans une lettre aux hussites proto-protestants, elle écrivit : J’abolirai votre fausse et vile superstition et vous délivrerai soit de votre hérésie soit de votre vie. Mais si vous préférez revenir à la foi catholique et à la lumière première, envoyez-moi vos ambassadeurs et je leur dirai ce que vous devez faire.
  • C’était une vierge fière de l’être : La première fois que j’entendis la Voix, je fis vœu de demeurer vierge tant qu’il plairait à Dieu.
  • Elle était humble et simple : Jeanne était une fille bonne, humble et douce ; elle allait souvent et volontiers à l’église et aux lieux saints… elle s’occupait comme les autres filles, aux travaux de la maison et parfois à la filasse ; je l’ai vue ; elle gardait les troupeaux comme faisait son père.
  • Elle n’était pas une féministe radicale : Je préférerais être chez moi, à filer la laine auprès de ma mère à Domrémy. Mais je dois obéir aux ordres de mon Seigneur. (Elle se vantait d’ailleurs, soit dit en passant, de ne craindre aucune femme de Rouen à filer ni à coudre. Tirez-en la conclusion que vous voulez.)
  • Elle n’était pas une travestie : à la question de savoir pourquoi elle avait repris ses vêtements d’homme, elle répondit qu’elle l’avait fait pour protéger sa virginité, car elle n’était pas en sûreté en vêtements de femme auprès de ses gardes, qui avaient essayé de la violer.

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Et la paperasse qui lui a survécu dit la même chose à sa manière sèche. De son vivant, des églises de toute la France chantaient une collecte composée en son honneur : comme par la main d’une femme tu as délivré ton peuple. À sa demande, Charles exempta son village natal de Domrémy de l’impôt royal, et les rois de France continuèrent de l’honorer pendant trois cents ans : sur les rôles d’imposition, la ligne à côté de son village portait simplement Néant, la Pucelle, encore confirmé par Louis XV en 1723. La ville d’Orléans versa une pension mensuelle à sa mère Isabelle jusqu’à la fin de sa vie, et célèbre depuis le 8 mai, anniversaire de sa délivrance. Les propres registres de la ville vont plus loin : dès 1432, alors que Jeanne était encore officiellement une hérétique condamnée, Orléans achetait des cierges et payait huit frères des ordres mendiants pour chanter huit messes des morts pour la Pucelle Jeanne à l’anniversaire. Et sa famille n’a jamais tout à fait lâché le titre non plus : le fils de son frère Pierre vécut sous le nom de Jean de la Pucelle, et la ville achetait encore du vin pour son mariage en 1457. Même Napoléon, sollicité d’approuver une statue d’elle en 1803, répondit que Jeanne avait prouvé qu’il n’y a pas de miracle que le génie français ne puisse opérer quand l’indépendance nationale est menacée.

Ce survol rapide du dossier ne convaincra peut-être pas tout le monde, et je n’ai même pas touché aux détails mystiques les plus étranges, comme l’Arbre des Dames de Domrémy, sous lequel les enfants du village dansaient le dimanche de Laetare sous un berceau de verdure que les anciens disaient avoir appartenu aux fées, et que ses examinateurs s’efforcèrent de faire passer pour de la sorcellerie. Mais la vérité sur Jeanne d’Arc s’est révélée plus simple, plus sainte et bien plus fascinante que tout ce qu’en ont fait ses revendicateurs modernes.

Une jeune fille de dix-neuf ans qui savait à peine lire et écrire, assise dans ses chaînes, a tenu tête à la plus grande faculté de théologie d’Europe pendant trois mois. Elle a craqué un après-midi sur un échafaud, puis tout repris au prix de sa vie. Cela, je crois, s’appelle une sainte.

Jeanne d’Arc écoutant ses voix dans le tableau de 1859 de François-Léon Bénouville

Jeanne d’Arc écoutant ses voix, peint par Léon-François Bénouville (1821-1859). Le tableau est conservé au Musée des Beaux-Arts de Rouen, en France. Photo de Wuyouyuan, utilisée sous CC BY-SA 4.0, sans modification. Source : Wikimedia Commons.


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