
Le 30 mai 1431, une paysanne illettrée de la petite et paisible ville de Domrémy, dans le nord-est de la France, fut mise à mort par le feu au Vieux-Marché de Rouen. Cette jeune femme menue était sainte Jeanne d’Arc. Mais pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ?

C’est l’une de ces questions qui ont deux réponses. Il y a la réponse écrite dans sa sentence de mort, et puis il y a la vraie, et l’écart entre les deux est la partie la plus intéressante de toute l’histoire. J’ai passé longtemps enfoui dans le procès-verbal de son procès de condamnation et dans le procès de réhabilitation qui le réexamina une génération plus tard, et voici ce que j’ai trouvé.
1. La réponse simple #
Toute biographie de Jeanne d’Arc vous dira que son apparition sur la scène de la guerre de Cent Ans en 1429 provoqua un remous dans toute l’Europe occidentale. Elle fut aimée des Français fidèles au dauphin Charles VII, admirée d’autres Européens comme la poétesse italienne Christine de Pisan, et haïe des Bourguignons et des Anglais.
On pourrait dire qu’elle divisait l’opinion au XVe siècle comme peu d’autres : selon qui l’on était (et de quel camp), on l’adorait ou on l’exécrait.
La réponse simple et juridique à notre question est la suivante : Jeanne fut brûlée comme hérétique relapsée. Après des mois d’interrogatoire, elle fut condamnée pour avoir porté des vêtements d’homme contre la loi de Dieu, abjura ses erreurs sur un échafaud public, puis, quelques jours plus tard, remit les vêtements d’homme. Une hérétique relapsée pouvait être livrée au pouvoir séculier pour être brûlée, et elle le fut.
Et pourtant, même cette réponse est plus étrange qu’il n’y paraît, car les vêtements d’homme n’étaient pas vraiment la raison de sa mort. Pour voir la vraie, il faut regarder un couronnement.
2. Une couronne reçue de Satan #

Un portrait du roi Charles VII peint environ quinze ans après la mort de Jeanne. | Pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ?
À l’été 1429, Jeanne avait accompli l’impossible. Elle avait levé le siège d’Orléans, mis les Anglais en déroute à Patay et conduit Charles VII au cœur du territoire ennemi pour être couronné et oint à Reims le 17 juillet. Et comme sa prétention d’être envoyée par Dieu avait été examinée par des théologiens français à Poitiers et jugée digne de foi, le tout fut compris des deux côtés de la guerre comme la preuve que Dieu était du côté des Français.
C’était là le problème. Si Jeanne était envoyée par Dieu, alors Charles avait été couronné par Dieu, et la prétention anglaise au trône de France était tout simplement erronée. Mais si Jeanne était une sorcière, inspirée par des démons et brûlée pour hérésie, alors Charles VII avait été couronné par sorcellerie : un roi dont la couronne venait de Satan.
Jeanne avait elle-même exprimé la menace par écrit, dans une lettre dictée des semaines avant Orléans et livrée dans les lignes de siège anglaises, adressée au roi d’Angleterre, au régent Bedford et à ses capitaines. Elle leur ordonnait de remettre à la Pucelle, envoyée ici de par Dieu le Roi du ciel,
les clefs de toutes les bonnes villes qu’ils avaient prises et violées en France,
et les avertissait qu’elle était venue pour vous chasser de toute la France.
Et elle contenait l’affirmation qui scella son destin : vous ne tiendrez pas le royaume de France de Dieu… le roi Charles, le vrai héritier, le tiendra, car Dieu le veut ainsi, et cela lui est révélé par la Pucelle.
Pour les capitaines anglais qui la lurent, cette lettre était une déclaration de guerre au titre de leur roi, signée par le ciel.
Même les chroniques de l’ennemi consignent ce qu’elle représentait pour la cause française. Une chronique de la ville de Londres, écrite pour des lecteurs anglais, la traite de fausse sorcière
—et admet dans la même phrase que le dauphin et tous nos adversaires croyaient fermement avoir conquis à nouveau toute la France,
qu’ils la tenaient parmi eux pour une prophétesse et une digne déesse,
et qu’elle n’avait jamais eu le pire en aucun lieu où elle s’était trouvée.
Partout où Jeanne se tenait, les Anglais perdaient. Il fallut inventer la sorcière, parce que la prophétesse gagnait.
Les Anglais le dirent eux-mêmes par écrit. L’abbé allemand Johannes Trithemius, résumant le cas anglais quelques décennies plus tard, affirme qu’ils la brûlèrent comme sorcière et hérétique
pour montrer que le roi des Francs, que tous appellent du titre spécial de très chrétien, s’était écarté de la foi catholique, et pour le proclamer indigne du royaume, d’autant que ledit roi avait reçu la Pucelle, qu’ils jugeaient une sorcière, et avait ajouté foi à ses paroles.
En résumé : ruinez Jeanne, et vous ruinez Charles.
Et ce n’était pas qu’une affaire de propagande. Ses ennemis la craignaient de la manière la plus concrète qui soit. Le chroniqueur bourguignon Enguerrand de Monstrelet, présent à sa capture à Compiègne le 23 mai 1430, rapporte que Bourguignons et Anglais se réjouirent plus que s’ils avaient pris cinq cents hommes de guerre : car ils ne redoutaient ni ne craignaient aucun capitaine ni autre chef de guerre autant qu’ils n’avaient jamais fait, jusqu’à ce jour, ladite Pucelle.
Et la peur lui survécut. Le gouvernement d’Henri VI dut émettre des édits ordonnant aux shérifs d’arrêter les soldats qui avaient déserté plutôt que de s’embarquer pour la France, des hommes que les terreurs de la Pucelle avaient fait sortir de leurs sens.
Un frère dominicain témoigna que les Anglais s’apprêtaient à assiéger la ville de Louviers, mais le remirent à après le règlement de l’affaire Jeanne, estimant que de son vivant ils n’auraient jamais gloire ni prospérité dans les affaires de guerre.
L’instant où elle fut cendre, ils marchèrent sur Louviers.
Les Anglais avaient donc besoin de sa mort. Mais ils ne pouvaient pas simplement la tuer.
3. Pourquoi ils ne pouvaient pas simplement la tuer #
Une prisonnière de guerre retrouvée étranglée dans sa cellule devient une martyre avant l’heure du thé. Ce dont les Anglais avaient besoin était pire qu’un cadavre : il leur fallait un verdict d’Église déclarant que la fille qui avait couronné Charles était une hérétique et une imposture, pour que la couronne elle-même pourrisse avec elle.
Cela impliquait un procès d’Église, mené par des hommes d’Église, se terminant par une sentence d’Église. Et cela impliquait que le verdict soit acheté.
Les reçus subsistent. Jean de Luxembourg, le seigneur bourguignon dont les hommes avaient tiré Jeanne de son cheval, la vendit à la couronne anglaise pour dix mille livres tournois : une rançon royale pour une adolescente, consignée dans les comptes du trésor anglais comme paiement pour avoir Jeanne qui s’appelle la Pucelle, prisonnière de guerre.
L’homme qu’ils engagèrent pour la juger était Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, conseiller du roi d’Angleterre dont la complaisance fut adoucie par la promesse de l’archevêché vacant de Rouen. Sa propre note de frais subsiste aussi : 765 livres pour 153 jours de travail pour l’affaire de Jeanne dite la Pucelle,
y compris les voyages auprès de la Bourgogne et de Luxembourg pour négocier son achat, le tout avant même l’ouverture de son procès. Les docteurs de l’Université de Paris qui la déclarèrent hérétique furent pareillement payés à la journée. Son procès avait une liste de prix, et tous ceux qui y figuraient étaient anglais ou payés par l’Angleterre.
4. Un verdict en quête d’un procès #
Pourtant, acheter le verdict fut la partie facile. Le produire fut plus difficile, car l’accusée était une jeune fille de dix-neuf ans qui tint tête à la plus grande faculté de théologie d’Europe pendant trois mois.
Le truquage apparaît partout où l’on regarde dans le dossier. Un prêtre nommé Nicolas Loyseleur fut placé dans sa cellule, déguisé en loyaliste français capturé de sa province natale ; il gagna sa confiance, entendit sa confession et rapporta tout à Cauchon, tandis que des notaires écoutaient à travers un trou dans le mur pour que ses paroles privées pussent devenir des questions-pièges au tribunal.
Le droit ecclésiastique voulait qu’une prisonnière de la foi soit détenue dans une prison d’Église, et quand on posa la question aux juges eux-mêmes au début, ils convinrent qu’il était plus décent qu’elle y fût gardée. Cauchon refusa, selon ses propres mots, par crainte de déplaire aux Anglais,
et la laissa enchaînée dans un château militaire anglais gardé par des soldats anglais, détail qui prend une importance énorme plus tard. Pierre Cusquel, dont le maître dirigeait les travaux de construction de Rouen, jura à la réhabilitation qu’une cage de fer avait été pesée dans sa propre maison—faite, lui dit-on, pour y enfermer Jeanne.
Elle en appela au pape, et on le lui refusa. Quand un frère bienveillant suggéra qu’elle se soumît plutôt au concile général de Bâle, où son propre camp serait représenté, elle accepta aussitôt : Oh ! puisque dans ce lieu il y a des gens de notre parti, je veux bien m’en remettre et me soumettre au concile de Bâle.
Cauchon le fit taire : Taisez-vous, au nom du diable !
, et ordonna au notaire de ne pas coucher sa soumission par écrit. Quand le même frère fut surpris en train de lui souffler discrètement des réponses dans une séance ultérieure, le comte de Warwick menaça de le faire jeter dans la Seine. Quand un autre assesseur demanda discrètement au vieil évêque d’Avranches le jugement de saint Thomas d’Aquin sur les appels, et que la réponse revint que les questions douteuses de foi devaient aller au pape ou à un concile général, le dossier de réhabilitation dit que cette réponse fut omise par malice.
Les charges qui parvinrent jusqu’à sa sentence furent, dans la plus pure veine mensongère, les faits de sa vie déformés : ses visions de saints devinrent des visions de démons ; son saut de la tour de Beaurevoir—accompli, disait-elle, parce qu’elle avait entendu que tous les habitants de Compiègne de plus de sept ans devaient être mis à feu et à sang, et dans l’espoir de sauver mon corps et d’aller secourir beaucoup de bonnes gens qui en avaient besoin
—devint une tentative de suicide née du désespoir ; son refus de se soumettre à ses juges anglais devint un refus de se soumettre à l’Église.
Mais la charge qui finit par la tuer n’était aucune de celles-là.
5. Morte à cause d’un pantalon #

Jeanne portait aussi les cheveux plus courts pendant sa carrière militaire et en prison. L’éminent théologien contemporain Jean Gerson défendit sa coiffure pour des raisons pratiques. | Pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ?
Ce furent, croyez-le ou non, ses vêtements.
Pas ses visions, pas ses lettres, pas la guerre elle-même. L’accusation qui pouvait être prouvée en ouvrant simplement une porte de cellule était qu’elle s’habillait en homme : tunique, capuchon et pourpoint, la tenue ordinaire de travail d’un soldat.
Comme théologie, c’était une charge mince, et le camp de Jeanne le savait. Saint Thomas d’Aquin avait écrit, un siècle et demi plus tôt, que la nécessité rendait même le travestissement permis. La nécessité de Jeanne n’était pas subtile : c’était une jeune femme détenue jour et nuit parmi des gardes masculins dans une prison militaire anglaise, et elle expliqua simplement que la tenue d’homme était plus permise et plus commode
tant qu’elle était parmi des hommes. Les témoins ultérieurs furent plus directs encore : c’était, jurèrent-ils, la seule protection fiable de sa virginité dans cette cellule.
Comme stratégie d’accusation, en revanche, c’était habile. Que ses voix vinssent de Dieu ou du diable était indémontrable dans un sens comme dans l’autre. Qu’elle portât des vêtements d’homme était un fait que les juges pouvaient vérifier eux-mêmes et, mieux encore, arranger. Cela devint le fil-piège qu’ils attendirent.
Mais d’abord, il leur fallait le lui faire enlever.
6. Le jour où elle craqua #
Le jeudi 24 mai 1431, Jeanne fut conduite au cimetière de Saint-Ouen et placée sur un échafaud public. Ce n’était pas une menace discrète dans sa cellule ; c’était du théâtre, mis en scène devant une foule. Le prédicateur, maître Guillaume Erard, usa de son sermon pour traiter Charles VII, en face d’elle, d’hérétique et de schismatique
—la vraie cible du procès enfin dite à voix haute. Jeanne, debout sur son échafaud, répondit que son roi était le plus noble chrétien de tous les chrétiens,
jusqu’à ce que le prédicateur ordonne qu’on la fasse taire.
Puis ils se mirent à lire sa sentence de mort. Jeanne les interrompit—non pour se rendre, mais pour en appeler par-dessus leurs têtes, disant à haute voix qu’elle s’en remettait à l’Église universelle de savoir si elle devait abjurer. Erard lui donna le choix binaire : Tu abjureras présentement, ou tu seras brûlée.
Et quelque part au milieu de la lecture de la sentence, elle craqua. Elle accepta de se soumettre et signa l’abjuration confessant avoir menti sur ses révélations—signant non même d’un nom qu’elle ne savait pas écrire, mais d’une croix tracée avec la plume de l’huissier du tribunal, Jean Massieu. Une fille illettrée signant un document qu’elle n’avait pas compris n’était, au jugement ultérieur de l’Église elle-même, aucun consentement éclairé. Sa peine de mort fut commuée en prison à vie.
Les Anglais étaient furieux. Ce n’est pas une façon de parler : en quelques jours, quatre-vingts à cent de leurs soldats se rassemblèrent autour des clercs dans la cour du château en les traitant de traîtres pour l’avoir laissée vivre. Loyseleur, l’espion, lui dit qu’elle avait fait une bonne journée de travail
et sauvé son âme. Jeanne fit une demande, raisonnable et entièrement dans ses droits : maintenant qu’elle s’était soumise à l’Église, qu’on la sorte des mains anglaises pour la mettre dans une prison de l’Église.
La réponse de Cauchon : Ramenez-la où vous l’avez prise.
Cette réponse—et non la sentence lue sur l’échafaud—est ce qui la tua. Elle retourna dans la même cellule, les mêmes gardes, les mêmes chaînes. Et les vêtements d’homme qu’elle venait d’abjurer ? On ne les avait même pas enlevés. Ils allèrent dans un sac, gardé dans la pièce même où elle était détenue.
7. Comment la rechute fut fabriquée #

« Vous dites que vous êtes mon juge. Je ne sais si vous l’êtes ! Mais je vous dis que vous devez bien prendre garde de ne pas me juger à tort, car vous vous mettriez en grand danger. Je vous en avertis, afin que si Dieu vous en punit, j’aie fait mon devoir en vous le disant ! » — Sainte Jeanne d’Arc | Pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ?
Ce qui se passa le matin de la Trinité est le cœur disputé de cette histoire, et les deux versions peuvent être vraies toutes les deux.
La propre réponse de Jeanne, consignée et donnée aux juges le lundi, était prudente. Elle dit qu’elle avait repris les vêtements d’homme de son propre gré, que c’était plus commode parmi des hommes, et que les promesses qui lui avaient été faites à son abjuration n’avaient pas été tenues : elle n’avait pas été conduite à la messe, elle n’avait pas reçu l’Eucharistie, et elle était toujours aux fers.
Mais Jean Massieu, l’huissier qui entrait et sortait de sa cellule chaque jour, jura à son procès de réhabilitation ce que les gardes avaient réellement fait. La nuit, elle gisait enchaînée par les jambes avec deux paires de fers, attachée à une poutre au pied de son lit, cinq Anglais la gardant. Le dimanche matin, elle demanda à être déchaînée pour se lever, et les gardes prirent sa robe de femme, vidèrent sur elle le sac contenant les vêtements d’homme et lui dirent de se lever. Elle refusa toute la matinée—Messieurs, vous savez que cela m’est défendu ; sans faute, je ne le prendrai pas,
—jusqu’à ce que, à midi, la nécessité corporelle la force à sortir du lit et à prendre les vêtements qu’on lui avait donnés. À son retour, ils ne voulurent pas lui rendre la robe de femme, quel que fût le nombre de ses supplications.
Frère Martin Ladvenu, son confesseur, jura un ajout plus sombre : qu’après son abjuration elle avait été violemment tourmentée dans la prison, molestée, battue et dépouillée,
et qu’un milord anglais l’avait forcée.
Frère Isambert de la Pierre la vit quelques jours plus tard pleurant, le visage plein de larmes, défigurée et outragée.
Quoi qu’il se soit passé, exactement comme les accusateurs en avaient besoin, la prisonnière se tint devant ses juges habillée à nouveau en homme.
Et puis elle fit la chose qui scella vraiment son sort. À la question de savoir si elle avait entendu ses voix depuis l’échafaud, elle dit que oui, et qu’elles lui avaient parlé de la grande pitié de cette grande trahison
qu’elle avait consentie en abjurant : elle s’était condamnée pour sauver sa vie.
Tout ce qu’elle avait dit sur cet échafaud, dit-elle, elle l’avait dit par crainte du feu,
et si elle niait que Dieu l’eût envoyée, elle se condamnerait elle-même, car il était vrai que Dieu l’avait envoyée. Dans la marge de la minute du clerc, en regard de cette réponse, trois mots furent écrits : Réponse mortelle.
Elle ajouta qu’elle préférerait faire sa pénitence d’un seul coup, en mourant, plutôt que d’endurer la prison plus longtemps.
Et voici le détail qui me brise le cœur. Dans le même souffle, elle offrit aux juges leur compromis : si les juges le voulaient, elle reprendrait les vêtements de femme ; pour le reste, elle ne ferait rien d’autre.
La robe était négociable. Ses voix ne l’étaient pas. Elle s’offrait à leur donner tout, sauf la seule chose pour laquelle le procès existait.
Cauchon sortit de sa prison ce jour-là, vit le comte de Warwick attendant avec une foule d’Anglais et, riant, leur cria : Adieu, adieu, c’en est fait d’elle, faites bonne chère.
8. La sentence que personne ne prononça #
Le mardi 29 mai, les docteurs assemblés votèrent, l’un après l’autre, qu’elle était relapsée. Le matin du mercredi 30 mai 1431, elle fut conduite au Vieux-Marché de Rouen, où maître Nicolas Midi prêcha devant une foule, au-dessus d’une fille sur un échafaud qui avait passé l’aube à pleurer, se confesser et recevoir l’Eucharistie. Devant l’échafaud, on accrocha un écriteau détaillant les charges retenues contre Jehanne qui se faisait appeler la Pucelle :
menteuse, pernicieuse, trompeuse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphématrice de Dieu, présomptueuse, incrédule, vantarde, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice de démons, apostate, schismatique et hérétique—et sur sa tête on posa une haute mitre de papier peinte des mots heretique, relapse, apostate, ydolatre.
Un notaire royal parisien, homme au service du gouvernement anglais, recopia l’inscription entière dans son registre officiel cette semaine-là—puis ajouta une ligne de son cru en latin : on dit qu’à la fin elle se repentit en pleurant et montra des signes de pénitence. Deus sue anime sit propicius et misericors :
que Dieu fasse miséricorde à son âme.
La sentence déclarait qu’elle était retournée à ses erreurs comme le chien retourne à son vomissement,
la déclarait hérétique relapsée, et la livrait au pouvoir séculier avec la pieuse requête traditionnelle de modérer son jugement à votre égard, en deçà de la mort et de la mutilation des membres.
Tout le monde comprenait la fiction : l’Église ne la brûlerait pas ; elle la laisserait simplement là où le bûcher était certain.
Sauf que la fiction ne fut même pas menée à son terme. Deux témoins oculaires, frère Isambert de la Pierre et frère Ladvenu, jurèrent plus tard que les juges séculiers assis sur leur propre échafaud ne prononcèrent aucune sentence du tout. Il n’y eut pas de condamnation à mort. On la fit simplement descendre et on la remit au bourreau avec ces mots : Faites votre devoir.
Les autorités savaient que c’était irrégulier : quand le suspect hérétique suivant fut livré, l’Église avertit formellement les officiers séculiers de ne pas le traiter comme la Pucelle l’avait été, laquelle, sans sentence finale ni jugement définitif, fut consumée par le feu.
Elle pria à voix haute pendant environ une demi-heure, pardonnant à ses ennemis et demandant à la foule, Français comme Anglais, de prier pour elle, jusqu’à ce que, dit le dossier, même les Anglais fussent en larmes. Elle demanda une croix ; un soldat anglais lui en fabriqua une petite au bout d’un bâton, qu’elle baisa. Elle mourut avec le nom de Jésus sur les lèvres tandis que frère Ladvenu tenait le crucifix bien haut pour qu’elle pût le voir à travers les flammes.
Le bourreau revint ensuite vers les frères à moitié fou d’horreur, jurant que malgré l’huile, le soufre et le charbon qu’il avait appliqués, il ne pouvait réduire son cœur ni ses entrailles en cendres. Les Anglais ne prenaient aucun risque, même avec ce qui restait d’elle. Quand les flammes eurent fait leur œuvre, ils ordonnèrent au bourreau d’écarter le feu pour que la foule pût voir son corps carbonisé—un témoin à sa réhabilitation dit que ce fut fait de peur qu’on ne dît qu’elle s’était échappée
—puis firent ratisser les cendres et les jeter dans la Seine, de peur, selon les mots du pape Pie II, qu’elles ne devinssent un jour un honneur.
Mais la peur s’était déjà répandue à l’intérieur de la machine anglaise. John Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, revint de la place du marché en pleurant et se lamentant de ce qu’il avait vu : Nos sumus omnes perditi, quia una sancta persona fuit combusta—nous sommes tous perdus, car une personne sainte a été brûlée.
Et les gens de Rouen furent d’accord avec lui : le même dossier de réhabilitation note que presque toute la ville murmurait qu’une grande injure et injustice avait été faite à Jeanne.
Pendant ce temps, le blanchiment partit par la poste. Le gouvernement du jeune roi Henri VI envoya des lettres circulaires à l’Empereur, aux rois, ducs et autres princes de toute la chrétienté,
ainsi qu’aux évêques et nobles de France, annonçant le juste châtiment d’une devineresse erronée :
une femme d’une prodigieuse présomption qui s’était habillée en homme, s’était vantée de visions de saint Michel et de sainte Catherine, et avait séduit le peuple pendant près d’un an. La lettre insiste sur le fait que, bien que Jeanne eût infligé de grandes pertes aux Anglais, ce n’était pas notre intention de venger l’injure,
ni de la livrer directement au châtiment—le roi avait seulement répondu à la requête de l’évêque et l’avait remise au jugement de la sainte mère Église, comme il sied à un roi chrétien.
La couronne qui avait payé dix mille livres pour elle voulait que chaque cour d’Europe comprenne que l’Angleterre ne l’avait pas tuée. L’Église, si. C’était tout l’intérêt de l’achat.
Un dominicain nommé frère Pierre Bosquier osa dire publiquement que ses juges avaient mal fait.
On le condamna à la prison au pain et à l’eau jusqu’à Pâques suivant. Dire la vérité sur son procès était déjà dangereux avant même que ses cendres soient froides.
9. Alors, pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ? #
Voici donc la réponse honnête.
Juridiquement, Jeanne d’Arc fut brûlée parce qu’elle était une hérétique relapsée : elle avait abjuré ses erreurs, puis repris les vêtements d’homme et réaffirmé ses voix. C’est ce que dit la sentence, et c’est formellement vrai.
En réalité, elle fut brûlée parce que les Anglais avaient besoin de deux choses à la fois. Il leur fallait écarter le commandant le plus redouté de France, la fille qu’ils craignaient plus que cinq cents hommes de guerre, la raison pour laquelle leurs propres soldats désertaient. Et il leur fallait la détruire non comme prisonnière mais comme imposture, pour que le couronnement qu’elle avait rendu possible à Reims puisse passer pour l’œuvre d’une sorcière, et la couronne de Charles VII pour un cadeau de Satan.
Cette seconde réponse n’est pas une révision moderne ; c’était le bruit commun de l’époque. Le clerc qui tenait le registre municipal de La Rochelle consigna platement qu’elle fut brûlée à Rouen par faux témoignages et accusements
. Une chronique tenue à Tournai rapporte ce que les gens ordinaires disaient : qu’elle avait été détruite par l’envie de capitaines et de conseillers plus loyaux à ses ennemis qu’à leur propre roi, les juges n’ayant trouvé nulle autre cause ni culpabilité, sinon qu’elle avait porté des vêtements d’homme.
Le même verdict se répéta pendant un siècle ensuite—l’épopée latine de Varanius fait des Anglais incapables d’alléguer aucun crime chez la fille excepté ses armes et ses vêtements d’homme,
et la tragédie de Fronton du Duc proteste que ses juges ne trouvèrent pas de plus grand prétexte que celui qu’elle avait abusé de son sexe.
Une robe était la seule chose qu’ils pouvaient prouver, parce qu’une robe était tout ce qu’ils avaient jamais eu.
Les vêtements d’homme étaient le fil-piège qu’on lui avait tendu, et la rechute fut, selon les termes de son propre procès de réhabilitation, feinte et controuvée :
sa robe de femme lui fut retirée, ses gardes avaient tenté de la violer, et les promesses qui avaient obtenu sa signature ne furent jamais tenues. Comme le résuma le propre promoteur de l’Église, elle fut contrainte et, n’ayant pas de vêtements de femme… obligée de prendre des vêtements d’homme pour la protection de sa chasteté.
Quel que soit le nom que les juges y mirent, l’effet pratique fut celui-ci : une fille enchaînée remit les vêtements qui la protégeaient des hommes qui la gardaient, et fut brûlée pour cela.
10. Le verdict qu’ils ne pouvaient pas défendre #
Les hommes qui menèrent ce procès savaient ce qu’ils avaient fait. Quand les juges rédigèrent ensuite un document prétendant que Jeanne avait confessé, le matin de sa mort, que ses voix l’avaient trompée, les notaires assermentés qui avaient consigné tout le reste de son procès refusèrent de le signer.
La vérité les rattrapa finalement. Une fois la Normandie revenue aux mains des Français, la propre commission de Charles VII admit que les Anglais avaient fait mourir Jeanne iniquement et contre raison, très cruellement.
Et le 7 novembre 1455, dans l’église de Paris, une vieille veuve nommée Isabelle d’Arc se jeta aux pieds des juges avec de grands gémissements et soupirs,
le rescrit du pape à la main, et réclama le nom de sa fille :
« J’avais une fille, née en légitime mariage, que j’avais dignement fortifiée par les sacrements du baptême et de la confirmation et élevée dans la crainte de Dieu et le respect de la tradition de l’Église… Cependant, certains ennemis l’ont trahie dans un procès concernant la foi et, sans aucune aide donnée à son innocence, dans un procès perfide, violent et inique, sans ombre de droit, ils l’ont condamnée d’une manière exécrable et criminelle et l’ont fait mourir très cruellement par le feu. » — La mère de Jeanne, Isabelle Romée, ouvrant le procès qui réhabilita sa fille | Pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ?
Le 7 juillet 1456, l’Église donna sa réponse. Les articles falsifiés envoyés à Paris furent déclarés extraits corrompues, dolosivement, calomnieusement, frauduleusement et malicieusement,
et les juges ordonnèrent qu’ils soient arrachés du dossier. Le procès entier—chaque séance, les deux sentences, l’abjuration, l’exécution et tout ce qui en découlait—fut prononcé nul et non avenu, invalide, irrité et vain,
contenant dolosité, calomnie, iniquité, contradiction et erreur manifeste de droit et de fait.
Près de cinq siècles plus tard, le 16 mai 1920, la même Église qui l’avait abandonnée à Rouen la déclara sainte.
La vraie réponse à la question pourquoi sainte Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée vive ?
ne tient donc pas, en fin de compte, à un code vestimentaire. Elle tient à une puissance d’occupation effrayée, à un évêque acheté, et à une jeune fille de dix-neuf ans qu’ils ne pouvaient ni battre ni briser—seulement délégitimer et destituer.
Sainte Jeanne d’Arc, priez pour nous !
Envie d’en savoir plus ? #
- Lisez ensuite La vérité sur Jeanne d’Arc.
- Parcourez l’intégralité du procès de condamnation de Jeanne d’Arc et du procès de réhabilitation sur ce site.
- Rejoignez notre groupe Facebook sur sainte Jeanne d’Arc.
- Regardez ma dictée (un peu maladroite) de la vie de Jeanne d’Arc sur YouTube.
- Ou regardez la chanson que j’ai écrite sur elle ci-dessous !